lundi 16 octobre 2017

Accueil du site > Renseignement > International > L’honneur perdu de la CIA

L’honneur perdu de la CIA

Paul-François Paoli, le Figaro

jeudi 19 février 2009, sélectionné par Spyworld

logo

Tim Weiner, journaliste américain retrace l’histoire de la célèbre agence de renseignement. « Des cendres en héritage, l’histoire de la CIA » est un essai fourmillant de témoignages qui malmène la légende de l’espion.

Incompétent, inculte et même pas courageux. Voilà le portrait-robot de l’espion de la CIA tel que le dresse Tim Weiner dans une somme qui raconte les pérégrinations de la Central Intelligence Agency, depuis sa création, après la Seconde Guerre mondiale, par le président Truman, jusqu’à nos jours. Dans Des cendres en héritage, l’histoire de la CIA, ce journaliste du New York Times, lauréat du prix Pulitzer pour ses recherches sur les programmes secrets de défense nationale, ne fait pas dans les demi-mesures. Pour Tim Weiner, non seulement la CIA ne sert plus à grand-chose depuis longtemps, mais elle s’est révélée dangereuse, puisque inefficace. L’affaire de la guerre en Irak est évidemment emblématique de la dérive de sa mission originelle, qui consiste à donner des informations fiables à l’État américain sur ce que concoctent ses ennemis pour le prémunir d’une agression. En convaincant le gouvernement Bush que Saddam fabriquait effectivement des armes de destruction massive, la CIA s’est délégitimée. « Les analystes de la CIA acceptaient comme argent comptant tout ce qui pouvait justifier une guerre, des ragots de deuxième ou troisième main allant dans le sens des intentions présidentielles (…). Saddam avait eu naguère des armes de destruction massive. Les dissidents irakiens affirmaient qu’il les avait encore. Donc il les avait. La CIA en tant qu’institution cherchait désespérément les faveurs de la Maison-Blanche. Elle s’efforça de les obtenir en disant au président ce qu’il voulait entendre », écrit Weiner.

Déboussolée par l’effondrement soviétique qu’elle n’avait pas vu venir - Weiner a des pages cocasses sur la cécité des « experts », qui, depuis leurs ordinateurs de Washington, faisaient des rapports sur l’irréductible puissance du Kremlin alors que le mur de Berlin s’écroulait -, la CIA a voulu redorer son blason martial avec l’islamisme. Sauf qu’elle était encore moins apte à comprendre l’ennemi vert que l’ennemi rouge.

De même que les hommes de la CIA n’avaient guère imaginé que les Russes puissent s’engouffrer dans le bourbier afghan, ils n’avaient pas pensé que les islamistes retourneraient un jour contre eux les armes qu’ils leur fournissaient. Même cécité à l’égard de la révolution khomeyniste : « Quand Howard Hart, l’un des agents les plus courageux qu’ait jamais produits le service d’action clandestine, arriva à Téhéran et commença à faire ce à quoi il excellait - flâner dans les rues et rapporter ce qu’il avait vu de la réalité -, il parvint à un rapport tellement pessimiste, contredisant tous les dires de la CIA au sujet du chah depuis les années 1960, que celui-ci ne fut pas publié », affirme l’auteur. Arrêté par les moudjahidins, Hart sera victime de ce qu’il avait vu venir. C’est par un subterfuge rhétorique qu’il échappa à la potence. Comme il avait lu le Coran, il convainquit le mollah venu le juger que nulle sourate ne punissait l’espionnage de mort. Il eut la vie sauve…

« L’esprit de sacrifice »

Mais, pour un baroudeur comme Hart, combien de bureaucrates ? Sur les 17 000 agents que compterait la petite armée, bien peu connaissent les pays qu’ils sont censés étudie. Bien peu parlent le chinois, le russe, l’arabe, l’hindi, le farsi. « Pour réussir, la CIA devait trouver des hommes et des femmes ayant la discipline et l’esprit de sacrifice des meilleurs militaires du pays, la culture et les connaissances historiques de ses meilleurs diplomates et la curiosité et le sens de l’aventure des meilleurs journaliste s », écrit Weiner. Quand, avant le 11 Septembre, le commandant Massoud offrit à la CIA d’organiser des actions contre les groupes de Ben Laden et les talibans, le patron de l’époque, George Tenet, déclina. « Il jugeait trop dangereux pour ses agents de circuler en Afghanistan. Journalistes et humanitaires prenaient couramment ce risque. La direction de la CIA s’y refusait. Quand Massoud apprit cette décision, il se mit à rire et dit : “Vous autres Américains ne changerez jamais.” »

On peut juger ce livre sévère. Pourtant Weiner, qui évoque aussi les succès de l’agence - la réussite du coup d’État contre Mossadegh en Iran en 1953, ou l’intuition du massacre qui allait se produire au Rwanda en 1994 -, ne met pas en cause la nécessité du renseignement, au contraire. Ce qu’il met en cause et en lumière, c’est la contradiction qu’il y a à vouloir peser sur le sort de la planète sans commencer par faire l’effort de comprendre les autres. Et de citer la sentence d’un ancien chef de la CIA, Richard Helms, qui disait, voilà quelques années : « La seule superpuissance qui reste ne s’intéresse pas assez à ce qui se passe dans le monde pour organiser et diriger un service d’espionnage. »

Des cendres en héritage, l’histoire de la CIA de Tim Weiner Éditions de Fallois, 543 p., 23 €.


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :