lundi 23 octobre 2017

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Carrières d’espion (2/2) : pas de James Bond à la DGSE

Guillemette Faure et David Servenay, Rue89

dimanche 22 mars 2009, sélectionné par Spyworld

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Ils sont 4479 en France, moyenne d’âge 41 ans, à travailler pour « la boîte », comme ils appellent la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). Qui sont-ils ? Comment sont-ils recrutés ? Pourquoi ont-ils choisi cette carrière ? Combien gagnent-ils ? Est-ce qu’ils ont des vies de James Bond ? Deuxième volet de notre enquête.

Est-ce que ça ressemble à une vie de James Bond ?

Paradoxalement, alors qu’officiellement tout le monde vous dit que la vie à la DGSE n’a rien à voir avec les clichés 007, les hommes qui nous reçoivent multiplient les blagues d’espions (« Là, ce sont des tunnels pour circuler sous Paris », « là, ce sont les chars pour mâter les répressions… »). Le recruteur explique :

« La légende de l’espion type 007 est une mauvaise raison pour rester ici. Car cette maison est très administrée, très régulée. Toutes les recherches clandestines, par exemple, sont ultra-codifiées. Les sources sont transmissibles et les hommes remplaçables. Normalement, on écarte les profils les plus marqués.

« Les gens ne sont pas recrutés en fonction de leur carnet d’adresse. Les sources et les contacts, vous les obtenez des services. Ce serait assez mal vu de dire que vous avez des plans de gazoduc via votre femme. »

Pascal se souvient du jour où à l’étranger, dans une gargotte, il a croisé un ressortissant français qu’il connaissait, l’a vu, s’est figé. « Il pensait que j’étais en mission clandestine. » Il lui a fait signe qu’il n’avait rien vu avant de repartir aussi vite. Pascal était là pour s’acheter une bouteille de vin…

Un autre se souvient d’un ambassadeur à l’étranger lui chuchotant : « On dit que dans vos effectifs, il y a des repris de justice. » « On est un peu dans le mythe », admet Pascal. Un autre reconnaît que la profession souffre de l’image des années 60-70, « de l’héritage barbouze qui est long à se dissiper ».

Pour ceux qui ont des rêves de vie de 007, les recruteurs rappellent que la DGSE est « d’une normalité effrayante » : « C’est aussi une administration avec des formulaires à remplir et à re-remplir si c’est mal fait. »

Pas question d’être en roue libre. Comme l’explique un analyste : « On a une marge d’initiative et de proposition mais je ne parlerai pas d’autonomie. On ne va pas monter une opération tout seul dans son petit coin. » Sorry Jack Bauer.

Le nouvel analyste ne part pas immédiatement sur le terrain. Il faut « deux ans avant la titularisation », plus qu’ailleurs dans la fonction publique, « parce que s’il y a un problème avec des civils fonctionnaires, c’est difficile de s’en débarrasser. » Le nouveau commence par quatre à cinq ans de « boîte » et de formation en petits groupes. « Les stages ça a un côté “Loft Story”, mais on n’est pas dix en rentrant et deux en sortant », précise Marie-Sophie.

Après quoi, la DRH considère ses agents comme suffisamment mûrs pour partir en poste à l’étranger. « Nos destinations favorites ne sont pas forcément les plus glamours », note un recruteur.

Mère de famille un peu BCBG, Marie-Sophie travaille aujourd’hui à 80%. Elle envisage de partir en poste : « Pas à Bagdad », rit-elle, « mais là où c’est compatible avec ma vie privée... » L’un des chefs de poste du Moyen-Orient est une femme. Elles constituent d’ailleurs 25% des effectifs, mais aucune n’est encore devenue directrice.

Combien gagne t-on ?

« Plus que dans l’éducation nationale mais moins qu’à Bercy. » Pascal avoue 4000 euros de salaire net mensuel, Arnaud 3 500 et Marie-Sophie 2 000 euros, plus l’équivalent d’un treizième mois.

Les seuls à être mieux payés sont les contractuels. Comprenez des profils hautement spécialisés -ingénieurs pour la plupart- qui sont engagés pour une période de trois ans. Ophélie gagne « plus que ce qu’elle aurait gagné dans le privé. »

Et puis, note un analyste, il y a la « rétribution symbolique » : « Un dossier passionnant, un otage libéré, entendre parler à la radio d’un truc auquel on a participé… » Comme ailleurs, note Marie-Sophie :

« Ce n’est pas un engagement à vie. La porte est ouverte. Si on voit qu’on n’évolue pas, on peut aller voir la DRH. »

Comment fait-on pour dire à son entourage qu’on est espion ?

Contrairement à autrefois, dans la grande majorité des cas, le conjoint est informé de l’activité de sa moitié. Les choses ont changé depuis le début des années 70, quand il fallait une autorisation pour sortir de la centrale en dehors des heures de travail classiques.

Aujourd’hui, les employés de la DGSE ne sont pas tenus au secret mais à la discrétion. Le mari de Marie-Sophie ne sait pas exactement sur quel sujet elle travaille. Quant aux autres :

« Les gens savent que je travaille dans un ministère mais pas pour la DGSE. J’ai choisi de faire comme si j’avais un métier qui n’intéresse pas les gens. C’est extrêmement agréable. »

Seul souci : ne pas trop en faire. Initialement, son entourage préoccupé s’était mis en tête de lui dégoter un autre travail.

« On est parfois tenté quand on tombe dans une discussion type café du commerce où les gens sont à côté de la plaque de dire “je vais vous expliquer”... », raconte Arnaud, mais il semblerait que la tentation passe avec le temps.

C’est surtout un problème de début de carrière, note la DRH. Comme l’explique Ophélie :

« Quand on sort d’école, le premier sujet de conversation, c’est le travail. Mes amis ne savent pas. Donc j’invente. J’ai toute une histoire… »

Elle trouve que la DGSE ne l’aide pas beaucoup. Certains finissent même par trouver des avantages à ne pas parler de son travail. « Quand on passe la sécurité, on n’apporte pas de dossiers chez soi », note Yann.


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