vendredi 15 décembre 2017

Accueil du site > Renseignement > International > Le bras de fer entre la CIA et la Maison-Blanche se durcit

Le bras de fer entre la CIA et la Maison-Blanche se durcit

Philippe Gélie, le Figaro

jeudi 10 novembre 2005, sélectionné par Spyworld

logo

Amérique du Nord La CIA demande l’ouverture d’une enquête sur l’origine des fuites qui ont révélé l’existence de prisons secrètes.

C’EST UNE TECHNIQUE vieille comme le monde de s’attaquer au messager pour étouffer le message. Une semaine après les révélations compromettantes du Washington Post sur des « sites noirs » de la CIA, deux enquêtes sont sur le point d’être ouvertes. Non sur ces prisons secrètes elles-mêmes, mais sur l’origine de la fuite qui en a trahi l’existence.

Après l’inculpation de Lewis Libby, le directeur de cabinet du vice-président, Dick Cheney, impliqué dans des indiscrétions sur l’identité d’une espionne, le bras de fer entre la CIA et la Maison-Blanche se durcit. Une guerre souterraine, livrée à coups d’informations confidentielles et d’accusations d’avoir trop parlé, mais qui ramène au désaccord fondamental entre les agents secrets et les républicains sur les justifications de la guerre en Irak.

Accusée par l’Administration d’orchestrer des fuites pour lui nuire, la CIA a pris les devants en demandant au département de la Justice d’ouvrir une enquête criminelle. Le 2 novembre, le Washington Post avait écrit que la centrale de renseignement détenait une centaine de terroristes présumés sur des sites secrets dans huit pays, dont l’Afghanistan, la Thaïlande et des démocraties d’Europe de l’Est. Selon l’ONG Human Rights Watch, il s’agit notamment de la Pologne et de la Roumanie, deux nouveaux membres de l’Union européenne. La CIA devra remplir un questionnaire en onze points précisant quels dommages a produit le « scoop » du Post, comment l’information était protégée et qui y avait accès.

Dick Cheney encore cité

Au Congrès, où l’on soupçonne l’agence d’être à l’origine d’un nouveau coup bas contre la présidence, les deux chefs de la majorité républicaine, Dennis Hastert à la Chambre et Bill Frist au Sénat, demandent une enquête parlementaire conjointe, procédure rare utilisée pour la dernière fois après les attentats du 11 septembre 2001. Dans un projet de lettre, ils s’insurgent, non pas de ce que le Parlement ait été privé de tout contrôle sur certaines activités de la CIA, mais que « si elle est exacte, une fuite aussi énorme puisse avoir des conséquences dangereuses et profondes à long terme et risque de mettre en péril nos efforts pour protéger l’Amérique d’attaques terroristes ».

Qu’elles soient menées par les élus ou la police fédérale, les investigations promettent de secouer les cercles politiques de Washington. Selon Trent Lott, sénateur du Mississippi, le sujet des prisons secrètes avait été abordé la veille de la publication de l’article lors d’un déjeuner entre Dick Cheney et un groupe de sénateurs républicains. « Beaucoup » des détails de l’histoire refléteraient leur conversation. Cela remet le vice-président sous les projecteurs. Déjà cité dans l’enquête sur Valerie Plame, il était aussi monté au créneau pour « exempter » la CIA d’un projet de loi adopté fin octobre au Sénat à une écrasante majorité (90 voix contre 9), visant à bannir tout traitement inhumain ou dégradant des prisonniers de la « guerre antiterroriste ».

George Bush l’a soutenu lundi en réaffirmant : « Nous ne torturons pas. (...) Nous pourchassons agressivement (les terroristes), dans le cadre de la loi. » Le Pentagone vient de réviser une nouvelle fois ses procédures d’interrogatoires, interdisant explicitement les tortures « physiques et mentales » ou l’usage de chiens.

Traitements « cruels »

Mais cela ne concerne que les prisons militaires comme Guantanamo ou Abou Ghraïb, et c’est apparemment l’arbre qui cache la forêt. Les « sites noirs » de la CIA, eux, ont recours à au moins dix techniques validées en 2002, comme celle « de la baignoire » qui provoque une sensation de noyade. Dans un rapport confidentiel l’an dernier, l’inspecteur général de la CIA s’inquiétait de traitements « cruels ou dégradants » susceptibles de violer la Convention contre la torture ratifiée par Washington en 1994.

Dans un climat de tension tel que la rumeur d’une démission du directeur de la centrale, Porter Goss, est parfois évoquée, la perspective de nouvelles enquêtes nourrit la polémique. Pour les démocrates, elle n’a de sens que si elle inclut les prisons secrètes elles-mêmes, voire « la manipulation des renseignements avant la guerre en Irak et la révélation de l’identité d’une espionne de la CIA », selon Nancy Pelosi, chef de la minorité à la Chambre. Pour les républicains, elle est inutile, voire contre-productive car elle risque d’exposer les errements de leur politique.

Mais la tentation paraît aussi grande pour les uns de dénoncer les fautes de l’Administration, que pour les autres de clouer la CIA au pilori.


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :