lundi 11 décembre 2017

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Bernard Charlès : "Notre modèle économique n’est plus compatible avec ce qui se fait dans le monde"

Propos recueillis par Annie Kahn, le Monde

lundi 14 novembre 2005, sélectionné par Spyworld

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L’entreprise dont vous êtes le directeur général, Dassault Systèmes, est connue pour sa capacité à innover. Que pensez-vous de la politique française à cet égard, et de la création de l’Agence de l’innovation industrielle (AII) ?

Je trouve formidable que le gouvernement ait pris conscience du fait que l’innovation est essentielle. Mais ce n’est pas en mettant 1 milliard d’euros sur la table et en créant une Agence que l’on crée des entrepreneurs. L’AII est bien conçue pour faire du développement industriel, c’est-à-dire transformer des entreprises existantes par le biais d’alliances pour mener de grands projets, mais elle n’est pas appropriée pour stimuler l’innovation. Car un entrepreneur n’a pas envie d’être adossé à un groupe. Les deux n’ont pas la même dynamique.

Pensez-vous que les pôles de compétitivité soient mieux adaptés ?

Il est bien d’avoir donné un tel éclairage à ce qui existe dans d’autres pays, sous le nom de clusters, en particulier. La phase de lancement, de mobilisation des pôles a été bien réussie. Il est astucieux d’avoir distingué des clusters mondiaux et des pôles locaux. Dassault Systèmes participe à certains d’entre eux. Nous pouvons apporter notre expérience des clusters étrangers au pôle System@tic, en Ile-de-France, dont nous faisons partie ainsi qu’aux autres pôles dans lesquels nous sommes indirectement présents.

Mais, maintenant, il faut passer à l’action. Or mes interlocuteurs sont très nombreux. Il est plus difficile de mener ce genre de projet que de vendre un produit à un client ! Le financement n’est pas clair. On ne sait pas nettement ce qui est de la responsabilité de l’Etat ou de la région. On parle de qui bénéficiera du succès de l’opération avant même d’avoir créé un produit ! En l’absence de leadership, un projet ne peut aboutir. Si c’est aux entreprises de l’assurer, alors il faut accélérer le processus administratif d’accompagnement. Que les fonds soient débloqués à temps, sur les bases d’un projet valide, excitant pour tous les interlocuteurs, partageant un même engagement.

Les blocages sont-ils financiers ?

Je ne cherche pas à obtenir un financement qui corresponde à l’investissement de Dassault Systèmes dans ces projets. Je souhaite juste une compensation pour les coûts supplémentaires que je vais consentir pour que nous soyons une force d’entraînement, afin que ce projet réussisse. Notre projet pour le pôle System@tic est de créer une usine numérique. De constituer des plateaux utilisant ce qui se fait de mieux dans ce secteur, et de les mettre à la disposition de la région. L’enjeu pour l’économie peut être considérable.

Mais s’il n’est pas compris, pourquoi voulez-vous que je poursuive cette action ? Si je n’obtiens pas cette compensation financière, si la situation n’est pas clarifiée au premier trimestre 2006, Dassault Systèmes ne sera plus dans les pôles de compétitivité. Nous ferons autre chose. J’ai des liens avec des clusters dans le monde entier. Ce qui m’intéresse est de mettre en oeuvre des projets. Que les politiques se l’approprient ensuite. Je ne demande pas à être sur la photo !

Les projets sont-ils bien sélectionnés ?

Il faut accélérer ce processus. Si on laisse naître des projets non compétitifs, menés par des équipes qui n’ont pas des comportements de leaders, on va décrédibiliser les clusters.

Pour Dassault Systèmes, je vois des dizaines de projets par mois en commission d’investissement. Nous prenons parfois des risques maximaux pour des projets dont les objectifs, la création de valeur, l’échéancier, sont clairement établis. Je ne gère pas le risque mais la clarté de l’engagement. Ce n’est pas le cas actuellement pour les clusters.

Le schéma culturel français est pris souvent en défaut sur sa capacité à exécuter. Il faut que les projets suivent une cadence. Je ne crois pas à ceux qui ne cessent de dériver. Dans ce cas, il faut faire autre chose.

Comment stimuler l’innovation ?

Il faudrait créer un Small Business Act européen. Que les grandes entreprises réservent une petite partie de leur budget à des investissements plus risqués, contractés auprès de petites entreprises innovantes. Le droit de la concurrence doit évoluer dans ce sens. Il faut cesser de s’inhiber. On ne peut se préoccuper de la mondialisation et ne pas mettre en place des règles européennes qui permettent aux entreprises de créer des emplois, de la valeur. Notre modèle économique n’est plus compatible avec ce qui se fait au Japon, en Inde ou ailleurs dans le monde.

Etre entrepreneur nécessite un savoir-faire. Des prêts avantageux ou des avances remboursables ne sont pas ce qui l’intéresse. S’il ne trouve pas un investisseur, c’est qu’il n’a pas été capable de démontrer que son idée et que son équipe allaient réussir.

Pour les y aider, il faut aussi mettre en place un système de coaching. Comme au Japon, où d’anciens dirigeants en retraite aident des PME. Cela existe en France. Mais il faudrait le systématiser. Ces dirigeants peuvent mettre leurs relations au service de la start-up, convaincre de grands groupes de prendre les risques auprès de ces nouveaux venus.

Aux Etats-Unis, dans la Silicon Valley, il est très facile de rencontrer des patrons de grandes entreprises et de leur demander conseil. Le networking est efficace. En France, ce networking est très particulier. Il ne fonctionne qu’entre gens établis. Personnellement, je préfère passer du temps avec des gens porteurs d’initiatives que dans un cocktail du CAC 40 !

CHRONOLOGIE

1981. Création de Dassault Systèmes, à partir de l’équipe d’ingénieurs et de chercheurs qui développe des logiciels de simulation pour Dassault Aviation.

1983. Arrivée de Bernard Charlès, ancien élève de l’Ecole normale supérieure de Cachan et titulaire d’un doctorat de mécanique en tant que scientifique du contingent.

1995. M. Charlès est nommé directeur général du groupe.

2004. Le groupe réalise un chiffre d’affaires de 797 millions d’euros et un bénéfice net de 158 millions d’euros. La firme est numéro un mondial sur son marché et fait partie des dix premiers éditeurs mondiaux de logiciels. La moitié de ses effectifs (2 171 personnes) travaillent dans la recherche-développement.


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