vendredi 20 octobre 2017

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Afghanistan : la guerre vue du ciel

Jean-Louis Tremblais, le Figaro

lundi 20 avril 2009, sélectionné par Spyworld

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Naguère symbole du Vietnam, l’hélicoptère américain est aujourd’hui le principal instrument de la guerre en Afghanistan. Un appui aérien dont bénéficient tous les soldats de l’Otan, y compris les Français.

 » REPORTAGE EN IMAGES

Les deux hélicoptères Black Hawk de la 101e division aéroportée ont quitté Bagram il y a un quart d’heure. Des blessés à évacuer de Djalalabad, non loin de la passe de Khyber, à la frontière pakistanaise. Altitude de vol : 300 mètres. Vitesse : 250 kilomètres/heure. Dans le premier appareil, entièrement médicalisé, deux infirmiers urgentistes préparent leur matériel. Dépourvu d’armement, car il arbore une croix rouge (ainsi que l’exige la convention de Genève), il est protégé par le second Black Hawk, où officient des mitrailleurs de porte. Ceux-là scrutent le sol, pointant leur létale machine sur tout ce qui semble hostile ou suspect, prêts à distribuer généreusement leurs 400 cartouches de 7,62 mm aux éventuels fâcheux.

Un paysage bucolique et enchanteur qui ferait le délice du photographe Yann Arthus-Bertrand, défile sous nos yeux. Dans les vallées, que le printemps réveille, les parcelles taillées au cordeau dessinent des figures géométriques. Dans les villages, des gosses en haillons émergent des cahutes et s’égaillent dans les champs pour suivre, l’espace de quelques secondes, le passage de ces gros insectes issus d’un autre monde. Puis viennent les contreforts de l’Hindu Kuch, dont les hauteurs sont encore enneigées. Des sommets de 3 000 à près de 8 000 mètres. Les Black Hawk longent les crêtes, doublent les cols, majestueux mais vulnérables : ici, la distance qui les sépare du danger s’amenuise, les plaçant à portée d’une roquette RPG, leur souci premier.

La montagne s’efface brutalement et le tandem jaillit à la verticale au-dessus de Djalalabad, puis se pose dans un tourbillon poussiéreux sur l’aéroport. Les rotors continuent de tourner pendant que les deux blessés sont récupérés dans des civières. Touchés par un IED (improvised explosive device, engin explosif improvisé). Etat de choc, polycriblage de la face, organes internes pulvérisés par l’effet de blast. Professionnels et impassibles, les infirmiers délivrent les premiers soins : antalgiques, perfusion, électrocardiogramme enregistré par l’ordinateur de bord. Sans un mot. N’en déplaise aux cinéphiles, on est loin du film Apocalypse Now, des colonels en Stetson et de La Chevauchée des Walkyries diffusée à plein tube par haut-parleurs. Quarante minutes plus tard, les deux soldats seront à l’hôpital militaire de Bagram, avant d’être rapatriés vers l’Allemagne, puis les Etats-Unis.

Des missions comme celle-ci, la compagnie Dustoff (aussi appelée « Air Ambulance ») de la 101e division aéroportée en effectue trois par jour en moyenne. Et pas seulement au profit des Américains. Car Bagram est le siège du commandement régional Est, l’une des cinq subdivisions militaires de l’Otan en Afghanistan. Un territoire de 125 000 km2, placé sous commandement américain, mais où sont déployées des troupes de toute la coalition internationale : Tchèques, Polonais, Australiens, Néo-Zélandais et les 700 chasseurs alpins français basés dans la province de Kapisa. L’une des deux régions les plus « chaudes » du pays (avec le commandement régional Sud), le fief des talibans, qui se servent du Pakistan comme base arrière.

Ainsi, le 11 février dernier, ces mêmes Black Hawk étaient-ils intervenus dans la province du Logar, au sud de Kaboul, pour sauver le brigadier-chef Rodriguez, grièvement atteint par l’explosion d’un IED au cours d’une patrouille franco-afghane. Lors de cet accrochage, son supérieur, le capitaine Sonzogni, ainsi que leur interprète afghan avaient trouvé la mort. Explication du major Anderson, le chef de la compagnie Dustoff : « Je dispose de neuf équipes disséminées sur toute la zone. Le principe est le suivant : tout blessé doit se trouver à l’hôpital en moins de 90 minutes. Depuis le 1er janvier, nous avons réalisé 370 missions et évacué 500 patients ; 60% d’entre eux étaient des soldats de l’ANA (armée nationale afghane), 20%, des membres de la coalition et seulement 20%, des Américains. »

En Afghanistan comme au Vietnam (et encore plus), l’hélicoptère est à la fois symbole et outil de guerre. L’évacuation médicale ou sanitaire n’est qu’un aspect de son emploi. En témoignent les 135 appareils que revendique l’armée américaine pour le seul commandement régional Est - à comparer avec les six hélicoptères français pour tout l’Afghanistan ! Les Chinook, reconnaissables à leur double rotor, qui transportent le personnel et le matériel. Les Apache truffés de technologie, équipés d’un canon rotatif de 30 mm et de missiles divers, qui fournissent l’appui feu aux fantassins. Tout comme les Kiowa, ces petites guêpes à la piqûre mortelle. Lorsqu’ils mettent un pied hors de leurs FOB (forward operating base, base opérationnelle avancée), équivalents contemporains des fortins en territoire comanche, les guerriers de la coalition sont systématiquement escortés et épaulés par ces anges gardiens.

Ici, la fameuse réintégration de la France dans l’Otan est une réalité

« Ce conflit repose essentiellement sur l’hélicoptère, confirme le général Mark Milley, numéro 2 du commandement régional Est. Même en temps de paix, l’Afghanistan ne possède pas de voies de communication : pas de réseau ferré ni fluvial, peu de routes en dur. Ajoutez à cela, en ce qui concerne l’est du pays, le massif montagneux de l’Hindu Kuch, inaccessible et infranchissable autrement que par des moyens héliportés. Sans parler du climat, qui gèle littéralement toute autre forme de transport l’hiver venu. » Ce qui ne minimise pas le rôle des autres supports aériens, précise-t-il : « Les drones servent à la reconnaissance et au renseignement. Les avions de combat comme le A-10 ou le F-15 peuvent être appelés à tout moment par nos soldats en cas de contact avec l’ennemi. » D’où le trafic insensé de Bagram : un atterrissage ou un décollage toutes les trois minutes !

En d’autres termes, la fameuse (ré-)intégration de la France dans l’Otan, que d’aucuns semblent avoir découverte au sommet de Kehl-Strasbourg, est une évidence en Afghanistan, où servent 2 800 de nos hommes. Une vingtaine d’officiers de liaison français sont affectés à Bagram. Quant à la coordination air-sol, elle est assurée en anglais - of course- par une douzaine d’équipes JTAC (joint terminal attack controler, contrôleur aérien avancé), formées selon les normes Otan à Nancy par l’armée de l’air. Ces JTAC français localisent les cibles, dirigent les hélicoptères ou les avions, et donnent l’autorisation de tir aux pilotes, le plus souvent américains. Une coopération rodée et efficace. Sans doute préféreraient-ils travailler avec des compatriotes. Mais c’est une autre réalité du conflit afghan : qu’on le veuille ou non, même si 38 nations participent aux opérations, l’effort de guerre est principalement, majoritairement, américain. Question de moyens : Washington dépense 120 millions de dollars par jour en Bactriane, soit 1 400 dollars par seconde. Et s’apprête à envoyer 17 000 GI supplémentaires. Si vis pacem, para bellum. Tout le reste n’est que littérature...


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