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Sur fond d’espionnage, la rivalité entre Thomson et Matra devant le tribunal correctionnel

Jacques Follorou, le Monde

lundi 14 novembre 2005, sélectionné par Spyworld

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De la féroce rivalité entre Alain Gomez, patron de Thomson-CSF (devenu Thales), premier groupe d’armement français dans les années 1980 et 1990, et Jean-Luc Lagardère (décédé le 14 mars 2003), son rival à la tête de Matra, l’histoire retiendra sans doute cette affaire aux allures d’espionnage moderne connue sous le nom exotique de "Couper les ailes de l’oiseau". La justice qui examine, à partir du lundi 14 novembre et pour un mois, devant le tribunal correctionnel de Paris, ce dossier, a préféré, pour sa part, retenir la qualification plus prosaïque de "tentative d’extorsion de fonds".

Selon l’ordonnance de renvoi de la juge d’instruction Dominique de Talancé, tout débute en novembre 1992. Alors qu’un pool d’entreprises françaises, réunissant Thomson-CSF, Dassault, la Snecma et Matra remporte, à Taïwan, un contrat de 60 milliards de francs portant sur cinquante Mirage, M. Gomez découvre, peu après, que l’un de ses partenaires du pool a joué sa carte personnelle : Matra, en effet, signe, dans le même temps, un contrat permettant de doubler sa part de marché par rapport aux autres groupes français.

La justice estime que M. Gomez aurait alors voulu faire payer à Matra ce qu’il percevait comme un affront. Il aurait commandité une vaste campagne de déstabilisation à l’encontre de la société de M. Lagardère afin, comme le dit l’ordonnance, "de récupérer, à moyen terme, tout ou partie de l’activité défense de Matra dans le cadre d’une restructuration de l’industrie française de l’armement".

Le pilotage de cette tâche aurait été confié à ses deux plus proches collaborateurs, Pierre Cabanes, secrétaire général du groupe, et Olivier Lambert, à la fois directeur des affaires juridiques et principal avocat de Thomson-CSF. La manoeuvre aurait été conduite par un avocat sino-américain, proche de M. Gomez, William Lee. Ils sont tous les quatre renvoyés devant le tribunal.

Il s’agissait, à en croire la juge d’instruction, de fragiliser Matra en contestant les conditions de sa fusion, le 30 décembre 1992, avec Hachette. Depuis le dépôt de bilan de la chaîne de télévision La Cinq, le 30 décembre 1991, l’ascension de Matra-Hachette semble, en effet, cassée. L’époque phare des contrats d’armement moyen-orientaux est déjà loin et les commandes taïwanaises ne sont pas encore conclues. Cette fusion permet à M. Lagardère d’échapper à la faillite. Thomson-CSF, sous la houlette de M. Gomez, paraît, pour sa part, au faîte de sa puissance. Un contrat de 2,3 milliards d’euros - la vente de frégates à Taïwan - lui a permis d’imposer sa marque à l’étranger. Thomson-CSF pèse quatre fois plus lourd que Matra.

L’offensive débute en juin 1993. Neuf petits actionnaires menés par M. Lee contestent devant le tribunal de commerce le rapprochement entre Matra et Hachette. Pour calculer la parité d’échange des titres, Matra aurait omis de prendre en compte le contrat des Mirage signé avec Taïwan. Les actionnaires contestataires ont été "recrutés" par petites annonces dans les journaux. L’un des plus importants fonds de pension américains, Calpers, présent dans le capital de Matra, semble avoir rejoint, par l’intermédiaire du cabinet GPSC de Joe Lufkin, cette opération, qui s’apparente à une class action (action collective) à l’anglo-saxonne.

La juge d’instruction affirme que, dès 1993, cette opération est fictive. Les petits actionnaires ont été abusés et de fait, il n’en restera qu’un seul, Jean-Pierre Malen, pour servir de paravent aux procédures judiciaires engagées par ses complices.

De plus Calpers a indiqué, en 1993, que M. Lee ne représentait pas ses intérêts, alors que de nombreuses démarches seront effectuées en son nom auprès de la Commission des opérations de Bourse (COB, devenue Autorité des marchés financiers). Si cet avocat paraît orchestrer l’opération, il agit par le biais officiel de deux avocats parisiens, Dominique Falque et Vincent Denis, renvoyés devant le tribunal.

Ce groupe alterne menace et conciliation. Alors qu’il attaque Matra devant le tribunal de commerce et obtient, le 29 décembre 1995, le dépôt d’une plainte pénale pour escroquerie contre Matra dans l’affaire de la fusion, au nom de M. Malen, il propose de mettre fin à l’ensemble de ces procédures contre le versement de 22 millions d’euros. Le tribunal de commerce de Paris et la cour d’appel, début 1996, déboutent, finalement, les plaignants.

Le 22 novembre 1996, Jean-Luc Lagardère, après avoir pris attache avec le procureur général près la cour d’appel de paris et la Direction de la surveillance du territoire, dépose plainte, à son tour, pour "tentative d’extorsion de fonds".

L’assistante de M. Lee, Margaret Bertay, renvoyée devant le tribunal, a décrit le montage de l’opération. L’offensive a été financée, en sous-main, par Thomson-CSF, à hauteur de 2,7 millions d’euros versés en contrepartie d’études fictives. Elle a également confié comment, en février 1998, M. Gomez lui avait remis, pour M. Lee, entre deux escalators du RER, "face au musée d’Orsay", un sac contenant 230 000 euros.

Tout en reconnaissant que M. Lee avait travaillé pour son compte, notamment à Taïwan, M. Gomez a toujours démenti être l’instigateur de cette opération. " Matra, a-t-il dit, faisait partie de nos concurrents aux aguets. j’ai fait du renseignement sur la concurrence en laissant faire Lee."

CHRONOLOGIE

26 MARS 1993. La société GPSC, se réclamant du fonds de pension calpers, réclame en vain, à la commission des opérations de bourse (cob), une enquête sur la fusion réalisée fin 1992 entre matra et hachette.

21 JUIN 1993. GPSC parvient à assigner Matra devant le tribunal de commerce pour la fusion avec Hachette.

27 JUILLET 1994. GPSC demande 22 millions d’euros à Matra contre la fin des procédures.

29 DÉCEMBRE 1995. L’un des actionnaires recruté par GPSC poursuit Matra pour escroquerie.

22 JANVIER 1997. Ouverture d’une enquête pour tentative d’extorsion de fonds contre Matra.

14 AVRIL 1999. Non-lieu pour Matra et M. Lagardère dans la procédure d’escroquerie.

12 JUIN 2001. Mise en examen d’Alain Gomez, PDG de Thomson, pour complicité d’extorsion de fonds.


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