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Constantin Melnik, ou le "grand métier" vu par un expert

Jean Guisnel, Le Point.fr

lundi 11 mai 2009, sélectionné par Spyworld

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La récente publication à Moscou du dernier livre de Constantin Melnik, Les Espions, réalités et fantasmes , constitue une excellente raison de retrouver cet homme que les jeunes générations d’agents secrets feraient bien de relire ! Ne croyez pas l’état-civil, qui donnera à Constantin Melnik 82 ans l’hiver prochain. Il est beaucoup plus jeune que cela. Surtout, sa vivacité d’esprit se double d’une mémoire très méticuleuse, qui ne lui fait oublier aucun détail, ni aucune des conversations qu’il a pu avoir durant sa longue carrière. Mais quelle carrière ? C’est bien là la question... Si des hommes de l’ombre ont aimé courir aux trousses des ennemis de la France, lui a plutôt passé son temps à échafauder des plans, avant de les réaliser. Ou de permettre à leurs concepteurs de le faire. Tireur de ficelles ? Pas vraiment, plutôt joueur d’échecs. Conseiller du Premier ministre Michel Debré pour les affaires de renseignement, entre 1959 et 1962, il fut - côté politique - l’interlocuteur des chefs des services : le SDECE (Service de documentation extérieure et de contre-espionnage), nom que porta l’actuelle DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) jusqu’en 1982, et la DST (Direction de la sécurité du territoire), chargée du contre-espionnage et aujourd’hui fondue dans la DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur). Durant certaines des heures les plus brûlantes de la guerre d’Algérie et des indépendances parfois chaotiques des colonies africaines de la France, Constantin Melnik fut celui qui prépara les décisions sur les actions clandestines, dont la multiplicité contribua à faire de ces époques troublées l’âge d’or des services secrets. Durant cette période, ils avaient la confiance du pouvoir, et s’employaient à la mériter. Pas toujours dans des actions d’une excessive noblesse, ni même conformes aux principes de la "guerre juste", ou à ceux de la morale publique. Mais c’est une autre question... Jusqu’à ce que l’affaire Ben Barka, en 1965, les fasse entrer définitivement dans l’ère du soupçon que le politique français, peu ou prou, ne cessera plus ensuite de ressentir à leur égard.

Né dans une famille de Russes blancs - son grand-père était le médecin personnel du tsar Nicolas II -, Constantin Melnik dut à cette ascendance le somptueux surnom que lui donna le Canard enchaîné de "SDECE tartare".

Aujourd’hui passé du côté des doyens qui voient le monde avec le recul seyant aux sages, il n’a rien perdu de son mordant, au contraire. Quelques leçons qu’il donne aux politiques actuels méritent d’être méditées, par exemple quand il fustige cette dérive qui "vient quand certains dirigeants du pouvoir civil (...) ne font pas confiance aux services officiels et s’en remettent, pour certaines missions délicates, à des personnes et organisations parallèles auxquelles ils attribuent abusivement de puissants pouvoirs extralégaux". Autre coup de knout pour ces "membres des services secrets, voire des services tout entiers, [qui] détournent les moyens que leur confie l’État au profit d’intérêts personnels ou d’intrigues politiciennes qui n’ont rien à voir avec leur mission". Il s’enflamme enfin contre une "dérive encore plus intolérable", concernant la pratique du pouvoir à qui il arrive, "tournant allègrement le dos aux obligations morales que lui impose la déclaration universelle des droits de l’homme, d’ordonner - ou de s’efforcer d’ordonner - aux services secrets des missions contraires à leur raison d’être". Rien de plus actuel que ces considérations !

Cet exceptionnel témoin de la guerre froide, qui plaça les services de renseignement en première ligne durant un demi-siècle, est aujourd’hui écouté avec un grand intérêt à Moscou, où espions, journalistes et historiens s’arrachent ses confidences . Cet homme qui écrit le mot renseignement avec une majuscule accorde des interviews, suscite des commentaires et rappelle aux Russes, aux Français et à tout le monde que "la société n’écoute le Renseignement que lorsqu’elle est prête à l’entendre". Parole d’expert...

Constantin Melnik, Les Espions, réalités et fantasmes, Ellipses, 456 pages, ISBN : 9782729838256 et en russe ISBN : 978-5-386-01231-1


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