dimanche 22 octobre 2017

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La CIA délocalise sa guerre contre la terreur

Arnaud de La Grange, le Figaro

vendredi 18 novembre 2005, sélectionné par Spyworld

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Des pays alliés ont servi aux services américains pour le transit, la détention voire l’interrogatoire de terroristes présumés.

DURANT LA GUERRE du Vietnam, la compagnie aérienne privée de la CIA a eu ses heures de gloire. On l’appelait alors « Air America ». Aujourd’hui, on parle plutôt de « Guantanamo Express ». Une dénomination explicite qui fait le lien avec la guerre contre le terrorisme. Cela fait longtemps que les vols de la centrale de renseignement empruntent les couloirs aériens de traverse. Mais les dernières « escales » ouvertes par les espions américains en Europe ou à sa périphérie font grand bruit. Espagne, Italie, Allemagne, Suède, Norvège, Pologne, Roumanie, Hongrie... La liste des états où l’on demande des explications sur les agissements de la CIA ne cesse de s’allonger. Au coeur du débat, l’utilisation de ces pays pour le transport, la détention illégale ou la torture de terroristes islamistes présumés. A la CIA, cela porte un code : « extraordinary renditions », restitutions extraordinaires.

Certains pays ont servi de simple plate-forme pour le transit des « avions prisons ». D’autres alliés de Washington seraient plus impliqués, en hébergeant des centres de détention où les suspects peuvent être secrètement interrogés, voire torturés. La polémique a été relancée il y a deux semaines par le Washington Post. Le 2 novembre, le quotidien américain affirmait que la CIA détenait une centaine de terroristes présumés sur des sites secrets dans huit pays, dont l’Afghanistan, la Thaïlande et des démocraties d’Europe de l’Est.

L’Espagne est aujourd’hui le pays le plus secoué par ces révélations. Le gouvernement se trouve pressé de toutes parts par des demandes d’explications. Hier, le ministre de l’Intérieur, José Antonio Alonso, a promis une « transparence totale » sur ces obscures escales d’avions affrétés par la CIA dans les archipels des Baléares et des Canaries. Pour Madrid, l’affaire est d’autant plus embarrassante que tous ces vols - quatre sur Tenerife et dix sur Palma de Majorque - se seraient produits entre janvier 2004 et mai 2005. Ils se seraient donc poursuivis un an après que le conservateur José Maria Aznar, allié de George Bush en Irak, eut passé la main au socialiste José Luis Rodriguez Zapatero, en mars 2004. A Washington, les déclarations officielles ne font qu’alimenter le soupçon. Mardi, le secrétaire d’Etat adjoint pour les Affaires européennes, Daniel Fried, s’est borné à déclarer aux diplomates espagnols qu’il n’y avait « pas de preuves d’un transfert de prisonniers ».

Mouvements suspects d’avions

L’Europe du Nord aurait aussi les faveurs des pilotes clandestins. En Suède, les services du premier ministre ont confirmé que « deux avions qui, dans d’autre cas, ont été utilisés par la CIA, ont atterri » dans le pays. La Norvège a demandé aux autorités américaines des éclaircissements sur des faits similaires. Au Danemark, le gouvernement a indiqué que des avions de la CIA ont survolé illégalement une vingtaine de fois le royaume depuis 2001, et qu’un appareil y a effectué une escale. En Islande, la presse fait état d’escales d’appareils suspects. Les pays Baltes seraient aussi concernés.

En Italie, le parquet de Milan a demandé vendredi dernier l’extradition de 22 agents de la CIA soupçonnés d’avoir participé à l’enlèvement d’un imam, Abou Omar, en février 2003. Cette même affaire fait l’objet d’une enquête en Allemagne puisqu’Abou Omar aurait transité par la base américaine de Ramstein avant d’être emmené en Egypte. Une autre enquête est en cours sur l’enlèvement en Macédoine d’un Allemand d’origine libanaise, Khaled al-Masri. L’homme affirme avoir été emmené en Afghanistan, maintenu dans un isolement total pendant cinq mois, puis relâché sans aucune explication.

Prisons fantômes

Plus grave est la suspicion d’actes de torture sur les fameux « sites noirs », ce réseau de prisons secrètes financé par la CIA. Certains pays - comme le Maroc, l’Egypte, la Jordanie, l’Arabie saoudite, la Thaïlande, l’Ouzbékistan, la Pologne ou la Roumanie - sont suspectés d’avoir accepté de jouer les sous-traitants pour l’internement et l’interrogatoire de terroristes présumés (lire ci-dessous). L’affaire n’est d’ailleurs par nouvelle car, en avril dernier, le rapporteur spécial de l’ONU contre la torture demandait à avoir accès à toutes les prisons tenues par les Etats Unis, « y compris celles qui ne sont pas connues ». Mais à l’époque, on parlait seulement de geôles secrètes en Irak ou en Afghanistan. Ou sur des bateaux naviguant en océan Indien.

Au-delà de ces sites noirs et de ces vols gris, la question centrale est de savoir si la guerre totale contre le terrorisme s’est muée en « sale guerre ». Et la Maison-Blanche se trouve aujourd’hui pressée sur tous les fronts. Le Sénat, pourtant à majorité républicaine, vient de confirmer l’adoption de l’amendement de John McCain interdisant la torture. Le vice-président Dick Cheney était monté au créneau pour « exempter » la CIA de cette disposition visant à bannir tout traitement inhumain ou dégradant. Le même Sénat vient de demander à la Maison-Blanche de lui faire désormais un rapport tous les trimestres sur ses opérations politiques et militaires, en Irak notamment. En Irak, justement, la découverte de prisonniers maltraités dans un centre de détention gouvernemental secret à Bagdad fait grand bruit. Il s’agit de geôliers irakiens, certes, mais l’affaire rappelle fâcheusement Abou Ghraïb.

« Nous ne torturons pas », a réaffirmé la semaine dernière George W. Bush, qui préfère parler de « chasse agressive » aux terroristes. Le Pentagone a cependant cru bon de repréciser ses procédures d’interrogatoire, interdisant explicitement les tortures « physiques et mentales » et l’usage des chiens. Mais cela ne concerne que les centres militaires comme Abou Ghraïb ou Guantanamo. Pas les « prisons fantômes » de la CIA. On y pratiquerait toujours des techniques comme celle de la « baignoire », autorisées au plus haut niveau après le 11 septembre 2001. A l’époque, le secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, avait lui-même indiqué que les lois de la guerre traditionnelle étaient « dépassées ».


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