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Abu Dhabi, base avancée de la France en face de l’Iran

Isabelle Lasserre, le Figaro

lundi 25 mai 2009, sélectionné par Spyworld

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L’inauguration, mardi par Nicolas Sarkozy, d’une installation militaire dans le Golfe illustre un changement de position stratégique.

Face à l’Iran, sur les rives du détroit d’Ormuz, au bord de l’immense océan Indien, la base navale de la nouvelle implantation militaire française aux Émirats arabes unis est sortie de terre en à peine un an. Sous une chaleur écrasante, 40 degrés à l’ombre, des ouvriers s’attellent aux travaux de finition. Les bâtiments, blanc cassé, sentent encore la peinture. Dans le port, majestueuse malgré ses 7 000 tonnes, la frégate antiaérienne Forbin, dernière-née de la marine nationale, se confond avec le gris des eaux. L’Aconit, une frégate furtive spécialisée dans la lutte contre les pirates, a aussi accosté. Seul le Dupuy de Lôme, un bâtiment de la DRM, la Direction des renseignements militaires, officiellement destiné à « l’expérimentation et à la mesure », a été soustrait à l’œil des journalistes. Il ne sera mis à quai que pour la visite inaugurale de Nicolas Sarkozy, ce matin.

C’est la première fois depuis cinquante ans, depuis les indépendances africaines exactement, que la France ouvre une base militaire permanente hors de son territoire national. C’est aussi la première fois que les Français s’implantent ainsi de manière permanente dans une région d’influence anglo-saxonne. Pour s’imposer dans cette ancienne colonie britannique, les militaires français ont mis le paquet. Une base aérienne destinée à accueillir les Mirage et les Rafale de l’armée de l’air française à al-Dhafra ; une base navale appuyée par 300 mètres de quai, dans le port de Mina Zayed, « pour soutenir les forces déployées dans l’océan Indien et compléter, en lui donnant plus d’autonomie, le dispositif de la marine nationale dans la région », selon les mots du colonel Hervé Cherel, qui commande l’implantation française aux Émirats ; enfin une base terrestre, installée dans le camp émirati de Zayed, en plein désert, spécialisée dans l’entraînement au combat urbain. À terme, environ 500 militaires français stationneront là en permanence. Une présence assez modeste, mais un symbole et des possibilités immenses.

« C’est là que se joue une partie de notre sécurité et de celle du monde »

Annoncée lors du dernier voyage de Nicolas Sarkozy aux Émirats arabes unis, en janvier 2008, inaugurée dix-huit mois plus tard seulement, la création de « la base du président » a été gérée de A à Z par l’Élysée, souvent dans le plus grand secret. Et pour cause : elle illustre le changement de position stratégique de la France. Publié il y a tout juste un an, le livre blanc sur la défense avait annoncé le virage géostratégique de la France, dont les intérêts se déplacent chaque année un peu plus à l’est, le long d’un arc de crise allant de l’Atlantique à l’océan Indien, devenu depuis la fin de la guerre froide le centre de toutes les tensions et la région du monde où les risques terroristes sont les plus grands. Pour Nicolas Sarkozy, la création de la base est « le signe que notre pays sait s’adapter aux nouveaux enjeux et aux nouveaux défis, qu’il est prêt à prendre ses responsabilités et à jouer tout son rôle dans les affaires du monde ». Car c’est là, affirme-t-il au magazine Diplomatie, que « se joue une partie de notre sécurité et de celle du monde ». Autant d’arguments pour vouloir faire de la France, aux côtés de la Grande-Bretagne et des États-Unis, une nouvelle puissance du Golfe. Baptisée « Camp de la paix », la nouvelle installation française est un point d’escale sur la route de l’Afghanistan. Elle rapproche Paris du Pakistan. Elle n’est pas loin non plus de l’Irak et se situe dans une région par laquelle transitent 40 % du pétrole mondial et où Total investit…

Voilà pour la partie émergée de l’iceberg. L’autre partie, sur laquelle les discours officiels glissent volontiers, a pour nom l’Iran, dont les rives sont à 225 kilomètres seulement d’Abu Dhabi. En prenant position de manière permanente au bord du détroit d’Ormuz, les Français espèrent acquérir une « position dissuasive » vis-à-vis de Téhéran. « Si l’Iran attaque les Émirats, il attaque aussi les Français », résume un diplomate. « Vu l’actualité, pouvoir bénéficier d’une infrastructure capable d’accueillir des sous-marins et d’héberger dans ses eaux un porte-avions nucléaire n’est pas négligeable. »

À Paris comme à Tel Aviv et à Washington, on n’exclut pas qu’un échec des négociations ouvertes entre la nouvelle Administration américaine et Téhéran se solde un jour par un bombardement de l’Iran. Et dans le domaine militaire, comme en diplomatie, il faut toujours préparer le coup d’après… Décrite comme devant être une vitrine de la haute technologie et de l’excellence militaires françaises, la nouvelle base sera un site idéal de renseignement, pour observer et écouter, sans être vu, les activités iraniennes. Comme en témoigne la présence du Dupuy de Lôme, dont les oreilles sont capables de traverser les flots…

Nouvel accord de défense avec l’Émirat

Cette implantation aux côtés des Américains, dont la 5e flotte trempe à Bahrein et qui sont aussi présents au Koweït, en Arabie saoudite et à Djibouti, découle d’une demande des Émirats, qui ont d’ailleurs financé la base. Le petit État du Golfe redoute la perspective d’avoir un jour pour voisin un Iran chiite nucléaire. Abu Dhabi recherche donc de nouveaux protecteurs. « Mieux vaut deux alliés qu’un seul… Surtout à une époque où les Américains réévaluent leurs choix stratégiques dans le monde. Les Émirats ont été alliés des États-Unis pendant la dernière guerre d’Irak. Aujourd’hui ils sont inquiets : la guerre d’Irak étant presque finie, ils ont peur de ne plus compter pour Washington », explique un proche du dossier.

Nicolas Sarkozy a donc saisi l’opportunité. « On dit souvent que c’est dans les coups durs que l’on reconnaît ses vrais amis. Soyez assurés que la France sera à vos côtés si votre sécurité devait être menacée », promet-il dans un entretien à l’agence de presse locale. La France, il est vrai, était bien placée pour franchir avec les Émirats ce nouveau cap stratégique. Présente dans la région depuis les années 1970, elle n’a fait que développer ses relations avec les Émirats depuis l’invasion du Koweït par l’Irak de Saddam Hussein en août 1990. Après la première guerre du Golfe, en 1991, Paris et Abu Dhabi ont signé un accord secret de défense, qui garantissait une intervention française en cas d’agression. François Mitterrand puis Jacques Chirac ont poussé très loin la coopération militaire avec ce riche État du Golfe. Pendant et après la guerre Iran-Irak, la France a fourni du matériel d’armement, notamment des navires, des hélicoptères et 63 Mirage 2000, qui constituent aujourd’hui le cœur de l’aviation émiratie. Les Émirats sont également le seul État à qui la France a vendu des chars Leclerc (388). Aujourd’hui, selon l’Élysée, 50 % de leur équipement militaire est d’origine française… « (C’est une) région dont nous étions totalement absents il y a encore trente ans et dont nous sommes devenus aujourd’hui un partenaire majeur », se félicite le président français dans le magazine Diplomatie. Et comme le mieux est de marier les intérêts stratégiques et commerciaux, il espère, dans la foulée de l’inauguration de la base, avoir des retombées économiques. En jeu, la vente de 60 Rafale destinés à remplacer les Mirage 2000, du matériel satellite, des avions de renseignements et un contrat dans le nucléaire civil.

La signature d’un nouvel accord de défense avec les Émirats devrait officialiser, mardi, le repositionnement stratégique de la France aux Émirats. Car ce fut aussi une promesse du livre blanc : apurer les accords secrets passés avec des pays amis - dont certains, qui dataient de la période postcoloniale, étaient dépassés -, les renégocier afin de rationaliser notre présence à l’étranger. Mais aussi les rendre publics et les faire ratifier par le Parlement.

En théorie, l’ouverture d’une nouvelle base à Abu Dhabi n’aura pas de conséquences sur les installations permanentes de la France en Afrique, où Paris avait de toute façon, via des redéploiements, amorcé un désengagement progressif. Elle risque en revanche d’en avoir sur la base de Djibouti, dans le golfe d’Aden. Les qualités stratégiques de cette grosse installation française ont été confirmées par l’augmentation de la piraterie et il n’est pas question de la fermer. Mais les hommes et les équipements pourraient subir, pour des raisons financières, une cure d’amaigrissement…


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