dimanche 17 décembre 2017

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Les censeurs du Net

Claire Ulrich, le Monde

samedi 30 mai 2009, sélectionné par Spyworld

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Sur Internet, 1994-2004 a été l’ère des pionniers. 2004-2007 a été l’ère des marchands. Aujourd’hui s’ouvre l’ère des mé­chants. Partout dans le monde, les sites plongent dans le noir, les arrestations s’enchaînent, les peines de prison pleuvent. Le Web vient de fêter ses 20 ans. Personne ne le prenait au sérieux : c’est fini.

Nacer (tous les prénoms d’internautes cités dans cet article ont été modifiés) se souvient du premier ordinateur connecté à Internet à la bibliothèque nationale de Damas, en Syrie : un garde qui ne comprenait pas un mot d’anglais venait s’asseoir à côté de vous pendant la consultation, pour surveiller cette nouvelle nitro­glycérine. C’était le bon temps. Aujourd’hui, les Syriens surfent confortablement, depuis chez eux, sur un Web censuré. La cybercensure, le fichage des internautes ne sont pourtant pas l’affaire des seules dictatures.

L’Italie est en phase avec la Chine. La loi y oblige tous les cybercafés à scanner les papiers d’identité du moindre client. Au Kazakhstan, il est actuellement vivement conseillé de ne pas publier les mots " crise économique " sur Internet – le président ne le veut pas. C’est folklorique, face aux tests en cours en Australie, pour purger tout le Web local des " contenus numériques à caractère pédophile ". Tous les gouvernements sont angoissés par l’hydre Internet, mais chacun l’exprime selon sa ­culture. La Grande-Bretagne se prépare à surveiller et archiver toutes les communications électroniques, au nom de la lutte contre le terrorisme. En France, la confrontation Etat-internautes a lieu autour du téléchargement d’œuvres ­protégées. Quand la ­poussière retombe sur les champs de bataille législatifs, il reste un rapport de forces inégal : les Etats et les fournisseurs d’accès à Internet (FAI) ont maintenant les moyens techniques pour repérer et rendre inaccessibles les sites qui fâchent, à l’échelle d’un pays. On dit alors que le Web est " filtré ".

LA PAGE INTROUVABLE, ERREUR 404

Le filtrage du Web s’annonce le plus souvent par le message : " Page introuvable ", familière à tous les internautes, libres ou surveillés. En jargon informatique, on l’appelle " page de l’erreur no 404 ". La page 404 a toujours posé problème. Une jolie légende technologique veut qu’aux débuts de la Toile, au Cern, en Suisse, les chercheurs, excédés d’aller sans cesse relancer un ­serveur défaillant installé dans le bureau no 404, aient attribué ce numéro d’erreur au défaut de connexion, en ­souvenir de cette pièce maudite. Vraie ou fausse, cette page d’erreur a en effet un mauvais karma.

A Oman, à Bahreïn, à Dubaï, la page de l’erreur 404 est franche du collier : vous serez redirigé vers un message vous informant, en anglais et en arabe, que le site que vous cherchez n’est pas autorisé dans le royaume. En Chine, la page 404 n’est assortie d’aucune explication, et elles sont inutiles : le site est censuré. Les soldats américains en Irak tombent dessus quand ils veulent consulter YouTube, interdit par l’US Army, depuis leur base. Ils n’ont pas ce problème depuis un cybercafé de Bagdad. En Algérie et en Egypte, elle signale réellement un problème technique : le Web n’y est pas filtré, même s’il est très policé. Elle apparaît si vous demandez depuis la Syrie un site dont l’adresse contient la terminaison " .il ", code d’Israël. Vous n’aurez en revanche aucun problème avec un site porno. Et en Tunisie, la page 404 est tout simplement factice. Une page Internet Explorer ou Firefox vous informe que votre connexion n’a pu aboutir. Seul un détail – le logo de Firefox alors que vous surfez avec le navigateur Internet Explorer, ou le contraire – permet de s’apercevoir qu’il s’agit d’une fausse page. Ce qui, en Tunisie, a lancé l’expression " une 404 bâchée " pour les pages censurées, clin d’œil à la camionnette Peugeot si populaire en Afrique. Et tous les internautes tunisiens de s’écrier en chœur : "Et son chauffeur s’appelle Ammar !" Ammar, comme la première lettre de l’ATI, l’Agence tunisienne de l’Internet, paravent du ministère de l’intérieur tunisien.

ESCALE TUNISIENNE

Lors d’une croisière en Censurie, la Tunisie mérite une escale : premier pays africain à avoir investi Internet, rutilante vitrine de l’informatisation des citoyens et des nouvelles technologies louée par Bill Gates (" Je suis époustouflé par la Tunisie "), cet Etat est à la pointe de la cybercensure. Dès 2000, dans une blogosphère encore déserte, il innovait en ­censurant sur son territoire le forum Takriz.org, ("ras-le-bol".org). La même année, son premier cyberdissident, Zouhair Yahyaoui, était arrêté dans un publitel (cybercafé) et condamné à dix-huit mois de prison pour avoir proposé un sondage sur son site, Tunezine : " La Tunisie est-elle un royaume, une république, un zoo, une prison ? "

Le mariage des technologies dernier cri de cybersurveillance et d’un Etat policier a engendré en dix ans une triste routine – cyberdissidents emprisonnés et blocage systématique des sites de la presse étrangère dès qu’un entrefilet déplaît. Lofti, un Tunisien qui vit en Europe, se souvient qu’il n’a jamais pu accéder au portail français Voila.fr lors d’un séjour au pays. Pourquoi ? A cause des dépêches AFP que le portail propose ? De photos trop sexy ? Les questions aussi sont mal vues. A noter : l’ATI, depuis ses débuts, est ­toujours dirigée par une femme. Khadija Ghariani, ­ingénieur Sup Telecom Paris promo 1984, Feriel Béji, docteur en intelligence artificielle, et Lamia Cheffai Sghaier, ingénieure en génie électrique, s’y sont succédé. En dissidence, on les surnomme les Ben Ali’s Angels, une production locale sous-titrée : " A nous de vous faire détester Internet ! ". La Tunisie est aussi championne d’un certain cyberhumour.

" ECRIVEZ : “JI/AN/G ZE/MIN” "

L’autre grand ancien de la cybercensure est la Chine. On sait qu’une grande muraille virtuelle tient au large des yeux chinois des millions de sites étrangers, et aussi nationaux. Lire librement sur le Web n’est donc pas possible, mais les Chinois ne s’en plaignent pas trop, ils sont habitués. C’est écrire, converser en ligne qui les passionne. Et c’est l’" harmonisation " qui les énerve.

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