dimanche 22 octobre 2017

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Quantico, la pépinière antiterroriste du FBI

Laure Mandeville, le Figaro

vendredi 12 juin 2009, sélectionné par Spyworld

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Depuis le 11 septembre 2001, les élèves de l’Académie de police fédérales ont formés à une mission d’espionnage qui a pris le pas sur leur classique travail d’enquête.

« S’il vous plaît, pas de photos des visages des agents et futurs agents », avertit le responsable du service de presse du FBI, Kurt Crawcroft. Après une heure de bus et le passage de deux check-points de contrôle, nous voilà à Quantico, au plus profond d’une verte forêt de Virginie où est installée l’académie de la mythique police fédérale américaine, puissante organisation qui conjugue des fonctions de police judiciaire, de contre-espionnage et de lutte antiterroriste. S’il lui arrive d’ouvrir ses portes aux journalistes étrangers, le « Bureau fédéral d’enquête » reste un lieu sensible et secret. C’est ici, dans un grand immeuble de verre surmonté de curieuses cheminées blanches, qu’est installé le super-laboratoire scientifique du FBI, où des centaines de chercheurs passent leurs journées à analyser, avec des moyens que la technologie et l’informatique ont démultipliés, des cheveux, des trajectoires de balles, des éclats de peinture et mille autres indices susceptibles de fournir la clé de crimes ou d’attentats terroristes. C’est également ici que les futurs agents reçoivent leur première formation et qu’ils reviennent régulièrement se former au cours de leur carrière, en même temps que de nombreux policiers américains et stagiaires étrangers invités dans le cadre de coopérations.

En ce mardi matin de printemps, une quarantaine d’élèves en chemisette bleu marine et short grège, la tenue de rigueur, sont en train de s’entraîner au tir avec des Glock 233 dans un grand champ prévu à cet effet. Les balles crépitent. En 20 semaines, chaque élève en aura tiré 3 600 et sera en principe capable de faire face à des situations de crise, exigeant une capacité à désarmer un suspect mais aussi à éliminer un danger dans une situation de légitime défense. « Tout le monde doit savoir tirer, quels que soient ses antécédents… », explique Kurt Crawcroft. « Nous avons même d’anciens journalistes de télévision, et ils y arrivent », précise-t-il en riant.

Non loin de là, d’autres groupes d’élèves, qui en sont au moins à leur 17e semaine d’entraînement, s’essaient à la pratique de la filature et de l’arrestation dans « l’allée Hogan », un décor spécialement conçu pour l’entraînement des agents, avec sa banque, son petit motel, sa pharmacie et son bureau de poste. Des apprentis acteurs payés par le FBI font semblant de braquer une banque ou de vendre de la drogue pour permettre aux élèves de s’entraîner à les interpeller. « Hogan est l’établissement bancaire le plus cambriolé d’Amérique », plaisante Kurt.

« Flic : presque une nationalité »

Souvent maltraités par les images d’Épinal de Hollywood, qui les présentent généralement comme des gars en imperméable rompus aux filatures mais aux « idées aussi courtes que leurs cheveux », les futurs agents du FBI ne se contentent pourtant pas d’ap­prendre à tirer et à arrêter d’éventuels criminels.

Les candidats triés sur le volet qui sont recrutés chaque année, reçoivent aussi une formation juridique, analytique, psychologique et éthique très poussée, qui leur permet d’être capables, à l’issue de cette première formation, de mener une enquête. Croisé sur le campus, Christophe Boucharin, un officier de police français chevronné, qui dépend actuellement de la section antiterroriste de la brigade criminelle de Paris et termine vingt semaines de cours à Quantico, se dit « impressionné » par « le contenu des en­seignements, le très haut niveau d’exigence » et la « qualité des échanges ». « On se comprend. Un flic est un flic, c’est presque une nationalité », dit-il, insistant sur la diversité des pays représentés à l’académie. Slovénie, Afghanistan, Géorgie…

Cette volonté d’excellence qui frappe tant Boucharin n’a cessé de croître depuis le 11 septembre 2001, une « date rupture » qui continue de hanter tous les esprits et a révolutionné le travail du Bureau fédéral d’enquête. Signe de l’importance de ce tournant, un émouvant Mémorial enserrant dans une sculpture moderne des débris des deux tours du World Trade Center, ainsi qu’un morceau du Pentagone et un reste de l’avion tombé au-dessus de la Pennsylvanie, se dresse dans un patio de l’académie. Kurt Crawcroft, qui était présent sur le campus de l’académie lorsque les centres vitaux de l’Amérique furent attaqués par une poignée de fanatiques islamistes, se souvient de s’être précipité vers Washington et avoir aperçu une fumée noire qui s’élevait depuis le Pentagone. « J’ai ressenti un mélange de colère et de surprise, j’ai compris que notre pays vivait un bouleversement capital », se rappelle-t-il.

« Créer un nouvel état d’esprit »

« Il y a vraiment un avant et un après-11 Septembre, résume le directeur du laboratoire scientifique du FBI, Bob Fram. Pour toute l’Amérique et particulièrement pour le Bureau fédéral et notre laboratoire. Toute notre activité a été remise à plat après cette date, projetant au sommet de nos priorités tout ce qui relève de l’antiterrorisme. »

S’étant révélé incapable de prévenir l’organisation d’attentats terroristes majeurs sur le territoire américain, le FBI a complètement revu son approche du renseignement et de la définition des menaces, en venant, comme toutes les grandes agences à travers le monde, à gommer presque entièrement la frontière qui séparait jadis la menace intérieure de la menace extérieure. Une grosse opération a d’ailleurs défrayé la chronique il y a moins de deux semaines, quand le FBI a arrêté, à New York, quatre ressortissants d’origine afghane qu’il avait infiltrés, les accusant d’avoir cherché à préparer une attaque terroriste contre une sy­nagogue et une base militaire amé­ricaine. « Nous étions avant tout une structure de maintien de l’ordre, qui agissait à partir de faits précisément établis. Pour développer notre capacité de renseignement qui remonte tout de même à 100 ans, il nous a fallu apprendre à réfléchir différemment en nous interrogeant non seulement sur les faits, mais sur ce qui se passe dans l’intervalle : ce qui aurait pu arriver, ce qui n’est pas arrivé, ce que quelqu’un aurait pu penser qu’il arriverait », précise le directeur de l’école de renseignement du FBI, John Masody. « Nous sommes en train de créer un nouvel état d’esprit, qui va nous servir sur des dossiers aussi urgents qu’importants comme la cybersécurité et les cybermenaces », ajoute-t-il.

Ce dossier est au cœur des préoccupations de la Maison-Blanche, qui vient d’an­noncer la nomination d’un responsable fédéral (« tsar ») en charge de la cybercriminalité. « Internet peut devenir une arme de déstabilisation de masse », a d’ailleurs mis en garde le président Obama il y a quelques jours, laissant entendre que le FBI devrait jouer un rôle crucial dans la prévention de la menace.

« On mène des interviews »

À en croire John Masody, le Bureau fédéral d’enquête aurait d’autant plus le vent en poupe que les pratiques de torture qui ont éclaboussé l’Agence centrale de renseignement (CIA) pendant la guerre d’Irak et d’Afghanistan, ont largement discrédité cette organisation concurrente, faisant apparaître par contraste le FBI comme une organisation « aux mains propres ». « Chez nous, on ne mène pas d’interrogatoires, on mène des interviews », se targue Masody. Ces dernières se déroulent, selon lui, selon des protocoles « extrêmement stricts ». « Nos agents doivent toujours avoir à l’esprit deux éléments : les libertés et la sécurité », dit le professeur, jugeant, de façon peut-être un peu optimiste, que la meilleure manière de les rendre compatibles est « de toujours avoir avec soi un exemplaire de la Constitution ». C’est ce qu’il explique pendant les cours communs qu’il donne à l’académie pour les officiers de la CIA et les agents du FBI. « Nous avons des entraînements communs avec l’Agence centrale de renseignement, nous sommes comme des couteaux qui s’aiguisent mutuellement. »

John Masody affirme que la « bonne réputation » du Bureau lui assure aujourd’hui un recrutement de choix parmi « les meilleurs et les plus brillants ». Sur les 7 000 candidats qui se présentent chaque année pour devenir agents, 150 environ sont retenus. Et avec la crise, assure-t-on avec optimisme à l’académie du FBI, ce vivier n’est pas prêt de se tarir… Mais c’est à 99 % « par patriotisme » que les postulants disent tenter l’aventure de Quantico.


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