samedi 21 octobre 2017

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Les Etats-Unis sauvent leur base militaire de Manas, au Kirghizstan

Natalie Nougayrède, le Monde

mardi 23 juin 2009, sélectionné par Spyworld

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Le colonel américain Blaine Holt vivait, jusqu’au lundi 22 juin, des journées étranges. Commandant de la 376e aile expéditionnaire aérienne qui assure, à partir du Kirghizstan, d’importants approvisionnements de l’OTAN en Afghanistan, il flottait dans l’incertitude la plus totale. Ses quelque mille hommes allaient-ils devoir plier bagage de la base de Manas avant le mois d’août et quitter ces contrées d’Asie centrale où les Etats-Unis ont pris pied en 2001 lors du renversement du régime taliban à Kaboul ?

La réponse est tombée : c’est non. Lundi, les Etats-Unis et le Kirghizstan sont parvenus à un accord permettant de préserver Manas, base aérienne cruciale pour les opérations en Afghanistan. Ce tournant constitue un revers pour la Russie, qui avait obtenu en février que le président kirghize ordonne l’évacuation par les Américains, sous un délai de 180 jours. Moscou avait offert en échange une aide financière de 2 milliards de dollars au Kirghizstan.

Le "sauvetage" de Manas représente un succès pour l’administration de Barack Obama, qui a érigé l’Afghanistan en front "numéro un" de la guerre contre le terrorisme djihadiste. Dans le cadre du renfort des troupes américaines (21 000 hommes supplémentaires à déployer d’ici la fin de l’année), la base jouait un rôle considérable.

D’intenses tractations se déroulaient ces dernières semaines pour tenter de préserver ce point d’appui stratégique sur la "route du Nord" qui permet, à partir des territoires de l’ex-URSS, d’envoyer en Afghanistan d’énormes quantités de matériel et de carburant pour les troupes combattant les talibans. Une route qui offre une alternative stratégique à celle du Sud, passant par le Pakistan, pays instable.

Le président Obama et son homologue afghan avaient chacun écrit une lettre au dirigeant kirghize, Kourmanbek Bakiev, pour l’inciter à revenir sur sa décision de fermeture. Washington était aussi discrètement entré en pourparlers sur le montant de nouveaux versements financiers.

Mais un acteur relativement inattendu a aussi joué un rôle. La France menait, en effet, ces derniers jours, une mission de bons offices en Asie centrale. L’émissaire spécial de Nicolas Sarkozy pour l’Afghanistan et le Pakistan, Pierre Lellouche, qui effectue une tournée dans la région, s’était entretenu dimanche avec le président kirghize. Les consultations étaient également étroites avec le représentant spécial de M. Obama pour l’"AfPak", Richard Holbrooke.

Les Kirghizes semblaient sensibles à une implication européenne. La France est, pour sa part, concernée au premier chef par le sort de Manas, puisqu’elle entretient depuis 2001 sur cette base un détachement (33 militaires aujourd’hui) chargé d’assurer les opérations d’un avion ravitailleur C-135 soutenant l’ensemble des bombardiers et des appareils de renseignements survolant en permanence le théâtre des opérations en Afghanistan.

Le nouvel accord entre les Etats-Unis et le Kirghizstan devait être rapidement validé - peut-être mardi - par le Parlement de la République ex-soviétique dont le jeu diplomatique a consisté, ces dernières années, à jouer de la rivalité entre Washington et Moscou en Asie centrale pour faire monter les enchères. Il comporte, selon nos informations, trois volets principaux, reflétant les doléances kirghizes ayant mené en février à l’annonce de l’éviction des Américains.

Washington devrait nouer un "partenariat" plus large avec le Kirghizstan et doubler la somme versée pour l’utilisation de Manas (elle sera portée à près de 150 millions de dollars). Des discussions pourraient s’engager pour aboutir à un accord sur le statut des forces américaines stationnées dans le pays, comme en Irak.

La mort d’un Kirghize, voilà deux ans, abattu par des gardes américains alors qu’il s’était aventuré dans le périmètre de sécurité de la base, était brandie par le pouvoir local comme une illustration du "peu de considération" que les Etats-Unis réservaient au pays.

"Bienvenue sur la frontière de la liberté", dit un panneau à l’entrée des bureaux du commandant Holt, à Manas. La base étale sous un soleil de plomb ses rangées de baraquements en préfabriqué, blancs et sans fenêtres. Cantine, salles de sports et jeux vidéos, hangars volumineux, centre de renseignements. L’étendue des installations, qui peuvent accueillir jusqu’à 5 000 hommes, donne la mesure de l’importance de la base pour l’opération militaire qui se poursuit plus au sud.

C’est, dit le colonel Holt, "le premier point d’entrée pour nos troupes se rendant en Afghanistan, et le premier point de sortie". Des dizaines de milliers de soldats américains ont transité ici. C’est de Manas que l’armée américaine fait décoller ses gros avions ravitailleurs KC-135 vers l’Afghanistan. Pour des raisons logistiques (longueur de la piste, situation géographique), elle était difficilement remplaçable.

Le pouvoir kirghize a donc opéré un virage à 180 degrés. En février, il avait cédé aux pressions que la Russie exerçait depuis des mois, arc-boutée sur sa logique de reprise de contrôle des territoires de l’ex-URSS. Le Kirghizstan, dont l’économie va à vau-l’eau - victime notamment du pillage auquel se livre la famille du président Bakiev -, était particulièrement vulnérable.

En 2005, Moscou avait poussé l’Ouzbékistan voisin à expulser les militaires américains basés à Khanabad. Récemment, les régimes de la région se sont employés à retrouver une marge de manoeuvre. Moscou et Washington se sont en outre engagés dans de grandes discussions stratégiques à l’approche du voyage de M. Obama, prévu début juillet.

L’Ouzbékistan envisage désormais d’élargir sa coopération avec Washington, en développant le site de Termez, par lequel transitent de longs convois de camions, avec notamment une partie du combustible destiné aux forces de l’OTAN.


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