dimanche 17 décembre 2017

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Les confessions posthumes d’un agent prosoviétique

Marc Roche, le Monde

lundi 27 juillet 2009, sélectionné par Spyworld

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Plaidoyer de la trahison au nom du combat antifasciste ? Certainement. Justification et désinformation ? Probablement. Même au Royaume-Uni, berceau de l’espionnage moderne, l’événement est en tout cas exceptionnel : la publication, à titre posthume, des mémoires d’Anthony Blunt, alias Johnson, l’un des membres du célèbre réseau d’espionnage prosoviétique de Cambridge pendant la seconde guerre mondiale puis durant la guerre froide.

Mort en 1983, l’ancien conservateur de la collection royale et historien de l’art réputé a travaillé avant et pendant la guerre pour le Komintern, l’Internationale communiste. Il a fait partie du fameux cercle des "cinq" de l’université britannique, en même temps que Kim Philby, Guy Burgess, Donald Maclean et John Cairncross.

Dans ce document rendu public mercredi 22 juillet, l’ancien professeur de Trinity College raconte comment, en 1934, l’un de ses étudiants, le flamboyant et brillant Guy Burgess, l’a persuadé de travailler pour le NKVD, ancêtre du KGB, au lieu de rejoindre le Parti communiste britannique comme il en avait l’intention. "Ce fut la pire erreur de ma vie", reconnaît Blunt, subjugué par Burgess, "un type qui pige vite". Les deux jeunes gens partagent la haine de l’Allemagne nazie, la compromission des élites britanniques et... le goût pour les garçons.

Lors de la déclaration de guerre en 1939, Anthony Blunt est affecté au renseignement militaire tandis que Burgess l’est au contre-espionnage. Maclean, jeune diplomate, est détaché par le Foreign Office à Washington tandis que Kim Philby, le cerveau de cette cellule informelle, est embauché par l’Intelligence Service.

En 1951, démasqués, Maclean et Burgess s’enfuient en URSS. Blunt, qui est alors conseiller artistique du roi George VI, envisage de les suivre. Il n’en fait rien.

Ce pilier de l’establishment n’a pas envie de finir tristement sa vie en URSS, réputée pour son intolérance envers l’homosexualité. Il a perdu toutes ses illusions sur le marxisme et veut se consacrer à sa carrière de spécialiste reconnu du peintre français Nicolas Poussin. Il a par ailleurs eu le temps, avant la fouille de son appartement par la police britannique, de détruire un document particulièrement compromettant sur ses activités de recrutement à Cambridge.

Le "cinquième homme"

En 1964, toutefois, le glas sonne. Un an auparavant, Philby a fait défection en URSS. Un Américain de Cambridge dévoile aux autorités britanniques que Blunt, cette personnalité de la scène artistique londonienne couverte d’honneurs, avait été son officier traitant. Sir Anthony avoue sa trahison, mais obtient l’immunité en échange d’une totale confession. Il donne les noms de plusieurs de ses ex-camarades, dont John Cairncross, le mystérieux "cinquième homme".

En novembre 1979, à la suite de la publication d’un livre explosif sur le sujet, le premier ministre britannique Margaret Thatcher révèle son identité au Parlement. Cloué au pilori par la presse, privé de son titre nobiliaire, Anthony Blunt envisage, selon ses propres dires, de se suicider. Le vieillard redoute d’être poursuivi par la justice dans son pays qui ne connaît pas de prescription pénale. La crainte qu’il ne révèle des secrets embarrassants le protège.

Blunt ne renie rien. Il affirme garder toute son affection pour ses frères d’armes, à commencer par Guy Burgess. Surtout, "l’espion rouge" au charme ineffable ne dévoile rien sur les renseignements transmis à ses maîtres moscovites. Face à l’Histoire, en gentleman, Anthony Blunt bégaie.


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