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L’ancien patron de Thomson-CSF dénonce une enquête "illégale" des services d’espionnage français

Jacques Follorou, le Monde

mardi 29 novembre 2005, sélectionné par Spyworld

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es anciens dirigeants de Thomson-CSF et leurs complices présumés poursuivis pour avoir tenté, entre 1993 et 1996, de déstabiliser le groupe Matra-Hachette (devenu Lagardère) n’en démordent pas. Dans cette affaire, ils seraient, eux, les victimes. Pour preuve, William Lee, l’avocat américain soupçonné d’avoir organisé la manipulation, a dénoncé, à l’audience, lundi 28 novembre, le traitement que la France lui aurait infligé.

Seulement préoccupé, dit-il, "par les conditions de la fusion, fin 1992, de Matra et Hachette", il aurait été l’objet, dans un premier temps, d’appels téléphoniques anonymes à son domicile en pleine nuit, puis à ses cabinets en France, à Taïwan et aux Etats-Unis. "J’ai rencontré le sous-secrétaire d’Etat à la sécurité à Washington qui m’a parlé de menaces de mort. Un contrat aurait été confié à un Sino-Américain en Californie et à un autre tueur en Russie. En 1995, j’ai été convoqué à l’ambassade des Etats-Unis à Paris, qui m’a conseillé de quitter le territoire car, selon un contact de la DEA [service antidrogue américain], à Marseille, dans les milieux chinois, un homme avait été payé pour me tuer." Un soir de 1995, raconte M. Lee, lors d’un dîner à Paris, il confie à des partenaires de sa campagne anti-fusion Matra-Hachette que la DST, le service de contre-espionnage français, "s’intéresse de près à lui" et que les menaces de mort "viennent sans doute de Matra".

En obtenant la levée du "secret défense" sur plusieurs rapports de la DST, la justice a pu vérifier la véracité de ce propos. Saisie par Matra en juin 1993, la DST a enquêté, d’abord seule, puis conjointement avec la DGSE, le service d’espionnage français, à partir de septembre 1994, pour des recherches plus approfondies sur M. Lee et Thomson-CSF. Selon ces documents, que le président du tribunal a lus à l’audience, "M. Lee a joué un rôle moteur et clandestin dans le cadre de la campagne de déstabilisation de Matra". Le président a relaté la thèse de la DST, pour qui "le groupe Thomson a participé seul au financement de l’opération contre Matra". La DST souligne que M. Lee aurait été payé pour informer l’un des hauts dirigeants de la CIA sur ce dossier, mais qu’en réalité, le vrai danger "pour les intérêts français était l’associé de M. Lee à Taïwan, Steve Chen", agent actif de la CIA, qui a dénoncé les activités de Matra à Taïpeh. Selon le service français, le choix de M. Lee par Thomson-CSF permettait de "brouiller les cartes" en détournant les regards vers les Américains ou les Chinois. Mais ce dossier "est avant tout franco-français". Ces rapports révèlent aussi que le directeur de la stratégie de Matra, Jean-Louis Gergorin, a versé 300 000 francs, en liquide, à la DST pour financer ces investigations. La stratégie d’enquête était coétablie avec Matra et l’argent devait, notamment, servir à rémunérer une source d’information proche de M. Lee.

Le tribunal a évoqué certains comportements peu reluisants de la DST en laissant apparaître l’aspect humain de ces jeux de pouvoirs et d’argent. Florence Drillon, secrétaire occasionnelle de M. Lee, a, en effet, expliqué au tribunal comment l’un des agents de ce service avait réussi, d’octobre 1994 à juin 1995, à s’introduire dans son intimité en profitant de sa situation de faiblesse psychologique. "Il me demandait des informations sur M. Lee. Puis il me téléphonait tard le soir. Il venait pour avoir des relations sexuelles. Il me faisait miroiter un travail que je n’ai jamais eu. J’ai le sentiment de m’être prostituée."

Pour ne rien simplifier, M. Lee a ajouté que M. Gergorin avait proposé, en 1995, de lui verser 10 millions de dollars en échange de l’arrêt des procédures contre Matra. "Il fallait aussi, dit-il, que j’aille voir M. Juppé, premier ministre, et Dominique de Villepin, secrétaire général de l’Elysée, pour dire que M. Gomez était derrière la campagne contre Matra, ce que j’ai refusé."

Bouillant, M. Gomez, s’est alors rendu à la barre, un demi-sourire aux lèvres. "Pour moi, la DST n’a jamais eu de sources, il s’agit d’un simple habillage. Matra a payé 300 000 francs pour que la DST appose sa signature au bas d’un rapport d’enquête illégal réalisé par des officines privées dont les résultats n’auraient jamais pu être évoqués devant ce tribunal. Matra a retourné une soi-disant tentative d’extorsion de fonds en opération de déstabilisation menée contre Thomson et moi. Les 10 millions de dollars offerts à M. Lee en sont le couronnement."


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