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Bernard Carayon "La France est en retard en matière d’intelligence économique"

Florence Santrot, Le Journal du Management

mercredi 30 novembre 2005, sélectionné par Spyworld

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Si la France a longtemps fait preuve de naïveté en matière d’intelligence économique, elle s’efforce depuis trois ans de rattraper son retard. Entretien avec le député UMP du Tarn, auteur du dernier rapport gouvernemental en la matière.

La guerre économique, concrètement qu’est-ce que cela signifie ?

Bernard Carayon. La première fois où l’expression est apparue en France, c’était en 1994 dans un rapport du Commissariat général au Plan. La guerre économique était présentée comme une méthode d’identification de l’information au service des entreprises (veille, informations juridiques, communication...) ou comme une sorte d’espionnage. Mais je trouve curieux d’utiliser une expression aussi ambiguë pour parler de veille et de renseignement. En réalité, ce que nous proposons, c’est une politique publique d’intelligence économique, c’est-à-dire un accompagnement des entreprises sur les marchés mondiaux et sur la sécurité. Cela signifie identifier quelles entreprises protéger, quoi protéger, comment le faire et avec quels moyens. C’est aussi travailler sur l’influence de la France et de ses entreprises en pesant sur les organismes en charge de la définition des règles professionnelles et juridiques au niveau international.

Quels sont les secteurs les plus sensibles ?

Ce sont les marchés stratégiques. Cette notion renvoie à une conception particulière de l’économie, où y sont mêlés des concepts politiques. Ces marchés ne se conquièrent pas uniquement par les règles de l’économie libérale mais subissent l’influence des Etats ou d’acteurs nouveaux tels que les ONG, les think tanks, les lobbies, etc. On peut également définir ces marchés stratégiques comme des marchés créateurs de puissance et d’influence. Cinq grands domaines sont jugés comme sensibles aujourd’hui : les TICS (technologies de l’information et de la communication et société), les énergies, la pharmacie, l’aéronautique civile et quelques pans de l’industrie alimentaire. Et puis les métiers stratégiques sont pour la plupart anglo-saxons : les métiers de l’assurance, de l’audit, les cabinets d’avocats, la banque d’affaires, l’information, le conseil, la certification des normes, le courtage, etc. Nous sommes très loin des anglo-saxons dans ces domaines.

Comment se situe la France en matière d’intelligence économique ?

Très en retard par rapport à ses concurrents, elle est extrêmement naïve sur le sujet. Elle persiste à croire que les règles de l’économie libérale sont les seules qui ont cours alors qu’il faudrait qu’elle développe un patriotisme économique défensif et offensif. Jusqu’en 2004, la France ne disposait pas de dispositif de protection de ses entreprises stratégiques. Le périmètre stratégique n’était même pas une notion imaginée et l’ensemble des services de l’Etat travaillait en désordre sur ces questions. Ainsi, elle n’avait pas identifié Gemplus, leader mondial de la carte à puces, comme société stratégique jusqu’à ce que des fonds américains veuillent la racheter... Il n’y avait pas non plus de réflexion autour des enseignements universitaires sur les technologies sensibles et ce n’est que récemment que la France a engagé une réflexion sur la dépendance stratégique de sa défense nationale.

Mais il y a eu une prise de conscience...

En effet, cela s’est passé il y a deux-trois ans. A la demande du Premier ministre Jean-Pierre Raffarin, j’ai réalisé un rapport sur le sujet en 2003. A la suite de 360 auditions réalisées en quatre mois, mon équipe et moi avons publié 38 propositions. Depuis 2004, environ les deux tiers d’entre elles sont en cours d’application. Depuis, nous nous sommes dotés d’un dispositif juridique de protection, d’un fonds d’investissement destiné à venir en appui sur les secteurs stratégiques, etc. Cependant, je dois reconnaître que l’approche est plus administrative que politique jusqu’à présent. Nous souffrons de l’absence d’une forte impulsion venue du sommet de l’Etat mais cela va toutefois dans le bon sens.

Quelles entreprises françaises sont particulièrement fragiles ?

Beaucoup d’entreprises du Cac 40 sont opéables. Le secteur de la défense est aussi très touché. Sinon, il y a l’habituelle confrontation entre Boeing et Airbus qui prend une nouvelle forme avec la stratégie de l’américain d’assécher le réseau de sous-traitants d’Airbus en investissant dans de nombreuses sociétés, notamment situées en Midi-Pyrénées. C’est un phénomène que nous avions constaté dès 2003. Des études ont été engagées à la suite d’un certain nombre d’informations que j’avais pu obtenir dans ce domaine. La révision de notre législation, la sortie prochaine d’un décret protégeant les secteurs sensibles et la création d’un fonds d’investissement dédié aux technologies sensibles nous permettront à l’avenir d’éviter que les sous-traitants dans les activités sensibles soient rachetés.

Que pensez-vous de la rumeur d’OPA sur Danone ou du pneu volé de Michelin ?

Pour moi, Danone n’est pas un cas de guerre économique. Danone est une entreprise totalement mondialisée, la famille elle-même ne détient que quelques pourcents. Le capital est pour l’essentiel flottant et étranger et Danone n’appartient pas à un secteur stratégique... Tout cela ne justifiait pas à mon sens que tout le monde en France se lève pour Danone. Quant à Michelin, c’est un cas classique d’espionnage industriel. C’est vieux comme le monde, notamment dans l’industrie automobile. L’espionnage est la partie médiatique mais un peu anecdotique. Loin de concerner le vol de technologies, l’intelligence économique est d’abord une nouvelle grille de lecture de la mondialisation, une méthode de mutualisation des forces entre le public et le privé, un patriotisme économique décliné à l’aune d’intérêts régionaux, nationaux ou européens. Et c’est surtout une réponse au dérèglement du libéralisme mondial. S’il n’y avait pas de dysfonctionnement économique sur certains secteurs, il n’y aurait pas de nécessité d’intelligence économique.

A propos du fonds d’investissement en projet, sera-t-il créé sur le modèle du fonds In-Q-tel américain ? Et quand verra-t-il le jour ?

Le fonds a effectivement été créé sur le même modèle qu’In-Q-tel, ce fonds d’investissement créé en 1999 par la CIA. Il existe déjà mais il n’est pas encore opérationnel. Il devrait entrer en activité sous peu. Les investisseurs sont essentiellement des acteurs privés tels qu’EADS, Dassault ou encore Thalès et des fonds publics comme la Caisse des Dépôts et Consignation participent également. Ce fonds aura pour mission d’investir notamment dans les technologies sensibles de l’informatique, de l’aéronautique, de la défense, des biotechnologies...

Selon vous, quel est le pays le plus à craindre en matière d’intelligence économique ?

Sans nul doute les Etats-Unis. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, et alors qu’il est présenté comme un modèle d’économie libérale, c’est le pays le plus interventionniste lorsqu’il s’agit de protéger les intérêts de leurs entreprises et quand il faut les accompagner sur les marchés mondiaux. Derrière les Etats-Unis, viennent des pays comme la Chine ou la Russie. Globalement, la plupart des grandes nations, voire des nations un peu plus modestes comme la Suède, ont des dispositifs anciens d’intelligence économique.

Aujourd’hui, l’activité de la France en matière d’intelligence économique est-elle plutôt défensive ou offensive ?

Les deux, nous sommes dans une stratégie d’anticipation et une stratégie proactive. Mais, conscient des difficultés de l’Etat dans ce domaine, j’ai créé une fondation d’entreprises avec une dizaine de grands groupes industriels, financiers et bancaires français comme Dassault, Areva, Alsthom, Sanofi, EADS, la Caisse des Dépôts, etc. Il est clair que cette fondation, baptisée Prometheus, est destinée à analyser de manière opérationnelle les grands enjeux de la mondialisation et à servir de creuset entre initiatives publiques et initiatives privées.

Enfin, pour revenir sur la mise en oeuvre de vos mesures, quand pensez-vous que la France aura rattrapé son retard ?

Si l’on reste dans un cadre administratif d’actions, il faudra de très nombreuses années, dix ans peut-être. Si, en revanche, il y a une véritable impulsion des autorités de l’Etat, en deux ans à peine on peut retrouver le niveau de nos concurrents. Et sans que cela nécessite d’importants investissements. L’intelligence économique a cela d’intéressant qu’elle ne coûte quasiment rien. Elle repose simplement sur la mutualisation, la stratégie, les capacités d’anticipation, les méthodes pour identifier les bons acteurs, les priorités, les vulnérabilités, les opportunités, les chances, etc. C’est tout simplement du travail de réseau. Mais il faut que les Français apprennent à chasser en meute...

Le parcours de Bernard Carayon

Parcours professionnel
- Député (UMP) du Tarn (4ème circ : Mazamet-Lavaur) (1993/1997 et depuis 2002). Membre de la commission des finances, de l’économie générale et du Plan. Rapporteur du budget du Secrétariat général de la défense nationale, du renseignement, de l’environnement et de la prospective de Défense (depuis 2002).
- Vice-président de la commission des immunités (depuis 2002).
- Président du groupe d’amitié parlementaire France-Angola (depuis 2002).
- Membre du groupe des Réformateurs à l’Assemblée nationale (depuis 2002).
- Chargé par le Premier ministre d’une mission temporaire (intelligence économique).
- Maire (UMP) de Lavaur (Tarn) (depuis 1995).
- Vice-président du syndicat des eaux de la Montagne noire.
- Membre titulaire du Comité de bassin Adour-Garonne (depuis 2001).
- Ancien conseiller général (RPR) du Tarn, canton de Lavaur (1994/2001).
- Ancien conseiller régional (RPR) de Midi-Pyrénées (élu dans le Tarn) (1998/2002).
- Ancien président national de la Ligue des contribuables.

Formation
- Ancien élève de l’Institut d’études politiques de Paris.
- Diplômé d’études approfondies de droit public, d’études politiques.
- Diplômé d’études supérieures spécialisées de Défense


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