samedi 25 octobre 2014

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Alan Turing ou la difficile réhabilitation de la mémoire d’un pionnier de l’informatique

Damien Leloup, le Monde

lundi 31 août 2009, sélectionné par Spyworld

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"Nous soussignés demandons au premier ministre de s’excuser pour les poursuites engagées contre Alan Turing qui ont abouti à sa mort prématurée." Cette courte pétition, qui a récolté plus de dix mille signatures, a été soumise au premier ministre britannique. Au Royaume-Uni, tout citoyen peut lancer une pétition qui, si elle rassemble cinq cents signatures en un an, contraint le gouvernement à y apporter une réponse écrite et détaillée.

Alan Turing, né en 1912, est l’un des plus grands mathématiciens britanniques. Pionnier de l’informatique, il est notamment connu pour avoir contribué à décrypter les communications codées utilisées par l’armée allemande durant la seconde guerre mondiale, ainsi que pour ses travaux sur les premiers ordinateurs et sur l’intelligence artificielle. Mais après-guerre, le brillant scientifique perd tout, ou presque : la révélation de son homosexualité – qui constituait à l’époque un délit en Grande-Bretagne – ruine sa carrière. Il est condamné en 1952 à la castration chimique et est banni du complexe militaire où il travaillait. Il continue à travailler sur des modèles mathématiques, mais deux ans plus tard, il se suicide en mangeant une pomme empoisonnée.

RÉHABILITATION POSTHUME

Depuis, le scientifique a été réhabilité. Depuis 1966 – un an avant la légalisation totale de l’homosexualité au Royaume-Uni – un "prix Turing", souvent appelé "Nobel de l’informatique", est attribué par l’Association for Computing Machinery. Une statue du mathématicien a été érigée en 2001 à Manchester. Mais pour John Graham-Cumming, l’informaticien britannique qui a lancé la pétition, c’est insuffisant. "Le sort qui a été réservé à Alan Turing est affligeant. Nous avons perdu un grand homme, mort à 41 ans alors qu’il avait probablement beaucoup de grandes choses à accomplir (...). S’il n’était pas mort si jeune, il aurait probablement été fait chevalier", écrit-il sur son blog.

La pétition, qui avait commencé modestement, a reçu le soutien de plusieurs scientifiques, dont le généticien Richard Dawkins, mais aussi de l’auteur Ian McEwan et de plusieurs militants des droits des homosexuels. Pourtant, même John Graham-Cumming est peu optimiste sur les chances d’obtenir des excuses officielles. Il espère que cette campagne permettra au moins de mieux faire connaître l’œuvre de Turing, et d’attirer l’attention des britanniques sur la situation de Bletchley Park, l’ancien complexe secret où travaillait le mathématicien durant la guerre, devenu un musée de l’informatique et aujourd’hui en grande difficulté financière.

L’HÉRITAGE DE BLETCHLEY PARK

Au cœur de la guerre, plus de neuf mille personnes travaillaient à Bletchley Park, dans le plus grand secret. C’est là que les codes secrets utilisés par les marines de guerre allemandes et japonaises furent décryptés, dont le célèbre code "Enigma", que la marine allemande pensait inviolable, contribuant largement à la victoire des alliés. Après-guerre, le site est reconverti en centre de formation : jusqu’en 1970, les anciens employés ne sont même pas autorisés à parler de leurs anciennes fonctions. En 1991, alors que le site menace d’être détruit pour laisser place à des habitations, une association d’anciens employés et de passionnés se monte pour tenter de sauver ce qui peut l’être et d’y créer un musée de l’informatique, qui ouvrira ses portes trois ans plus tard.

Depuis, l’association fonctionne avec très peu de moyens ; English Heritage, l’équivalent britannique des monuments historiques français, a accordé ces dernières années deux subventions exceptionnelles d’un million de livres au total pour des travaux urgents de réparation. Mais l’association estime qu’il lui faudrait 250 000 livres par an pendant trois à cinq ans pour atteindre l’autosuffisance économique et assurer la pérennité du site. Une autre pétition au premier ministre lancée en ce sens avait rassemblé vingt et un mille signatures l’an dernier mais le gouvernement, tout en reconnaissant l’importance historique de Bletchley Park, avait estimé qu’il n’avait pas les moyens de le soutenir davantage.


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