mercredi 18 octobre 2017

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Barbouzeries industrielles au bout des canons

Renaud Lecadre, Libération

jeudi 1er décembre 2005, sélectionné par Spyworld

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L’intelligence économique a encore reculé d’un cran hier devant le tribunal correctionnel de Paris en charge de l’affaire « Couper les ailes de l’oiseau ». La société Thomson y est accusée de tentative d’extorsion de fonds contre le groupe Lagardère, sur fond de règlements de comptes entre marchands de canons.

De fait, l’intelligence économique est la nouvelle appellation de l’espionnage industriel, qu’il soit pratiqué par des services gouvernementaux ou des officines privées, ses praticiens ayant la fâcheuse tendance de passer de l’un à l’autre. En clôture des débats, le tribunal a entendu hier comme témoins deux personnages très « intelligents » : Raymond Nart, ancien n° 2 de la DST, parti pantoufler dans une société de matériel militaire (CS) avant de jouir d’une retraite bien méritée ; et Jean-Louis Gergorin, ancien diplomate, n° 2 d’EADS en charge de la « stratégie », donc de l’espionnite (« Jean-Luc Lagardère n’avait aucun goût pour le renseignement ; comme j’avais été au Quai d’Orsay, il a pensé à moi »).

La DST avait été saisie en 1994 par le cabinet d’Edouard Balladur à Matignon, suspectant une opération de déstabilisation de Lagardère orchestrée par la CIA. Nart dit « avoir fait très vite le tour de la question. En fait c’était franco-français », Thomson étant derrière l’affaire. Si son enquête a dégénéré, c’est la faute à la DGSE : « Le gouvernement français avait saisi les deux services. La DGSE détricotait derrière notre passage, notre source faisant l’objet d’un contrôle fiscal. L’intervention d’officines a abouti à la confusion la plus complète, un marigot où un caïman n’aurait pas retrouvé ses petits. »

New York. Gergorin avait, pour sa part, des rendez-vous réguliers avec la DST, une coutume dans le complexe militaro-industriel. Et mène en parallèle sa petite enquête personnelle. Il rend visite au cabinet new-yorkais de Jules Kroll, premier détective privé au monde : « Vu sa réputation dans le renseignement, il y avait plus que des suspicions. Il m’a répondu qu’il était blanc comme neige. » Puis s’en remet à la DST, à qui il verse de surcroît 300 000 francs en liquide pour financer son enquête, comme une vulgaire officine. C’est du moins ce qui est indiqué dans une note interne du service, finalement versée au dossier après levée de secret défense. « Un service public travaille pour une entreprise privée qui le rémunère, contre une autre entreprise publique », résume, goguenard, Me Metzner, un des avocats de la défense. Gergorin tâche de démentir : « Ces histoires de versements n’évoquent absolument rien pour moi. » Nart n’est « pas au courant » ou alors ne se « souvient pas ».

Alain Gomez, ex-PDG de Thomson et principal accusé pour avoir financé clandestinement les activités de William Lee ­ un intermédiaire sino-américain qui réclamait 150 millions de francs au groupe Lagardère contre le retrait d’une plainte peu fondée ­, a sa version de l’imbroglio : il aurait été victime d’écoutes sauvages à son bureau, « par une ou plusieurs sociétés privées », lesquelles écoutes auraient été « blanchies » par la DST : « Ce qui est acheté 300 000 francs, ce n’est pas la recherche d’informations mais la signature d’un rapport qui officialise du renseignement obtenu par des voies illégales. »

« Scan-da-leux ». A entendre Gomez, tout provient de la « dualité entre agent et source ». Jusqu’à présent, le tribunal avait cru comprendre qu’un « agent » est un fonctionnaire de la DST ou de la DGSE, rémunéré comme tel, une « source » étant un informateur privé éventuellement rémunéré dans des conditions plus rocambolesques. Raymond Nart vient balayer sa naïveté : « C’est pareil. Une source devient agent quand ses informations sont validées. La confusion entre les deux est telle que c’est sans intérêt. » Pour lui, le seul scandale tient en la divulgation des notes secrètes de la DST révélant sa petite cuisine : « Comment voulez-vous que les gens coopèrent à l’avenir ? C’est scan-da-leux. »


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