dimanche 17 décembre 2017

Accueil du site > Intelligence économique > Les entreprises à la merci des guerres de l’information

Les entreprises à la merci des guerres de l’information

Christian Harbulot, UsineNouvelle.com

mercredi 16 septembre 2009, sélectionné par Spyworld

logo

Les déstabilisations des entreprises par l’information sont devenues aujourd’hui presque une banalité. Les industriels du lait, les fabricants de bouteilles plastiques, les opérateurs de télécom sont en ce moment victimes d’attaques informationnelles sur Internet et par le biais indirect de certains médias.

Les industriels du lait se font attaquer depuis des années sur les risques encourus par les consommateurs en termes de santé publique. Les fabricants de bouteille plastique sont interpelés sur la question de la pollution de l’environnement générés par les déchets de cette industrie. Les opérateurs de télécoms sont accusés de dissimuler les effets nocifs des antennes relais implantés dans les zones urbaines. Dans ces débats publics, les entreprises se retrouvent dans des positions défensives et ont des difficultés à défendre le bien fondé de leur position. L’avantage est au détracteur qui se présente comme le chevalier blanc qui revendique de plus en plus l’application du principe de précaution.

Un exercice mené récemment par des professionnels de l’Ecole de guerre économique a démontré qu’il était possible de cerner dans des délais assez brefs (48 heures) la complexité d’un cas de guerre de l’information affectant l’image d’une entreprise : la déstabilisation de Nokia Siemens Networks (NSN) en juin 2009.

Rappelons les faits. Au cours de l’année 2008, la société Nokia décide de délocaliser sa production allemande en Roumanie. Les syndicats allemands contestent d’autant plus cette délocalisation que la joint-venture Nokia Siemens Networks (NSN) ayant intégré les activités télécoms de Nokia et Siemens en 2007, supprime au même moment près de 2000 postes.

Au second semestre 2008, Nokia Siemens Networks remporte le marché portant sur la rénovation de l’infrastructure de télécommunication iranienne, pourvue d’équipements de surveillance des appels vocaux. Le journal The Washington Times publie le 13 avril 2009 un article sur la réalisation des nouvelles infrastructures de télécommunications iraniennes en associant NSN au musellement de l’opposition iranienne dans la perspective des élections présidentielles.

Cette attaque semble faire l’effet d’un coup d’épée dans l’eau et ne reçoit aucune résonance, du moins dans l’immédiat. Les élections iraniennes du 12 juin 2009 servent de prétexte à une relance du débat, relayée par l’opposition iranienne via les médias sociaux comme Facebook, Youtube, Twitter, etc.

Pendant que les émeutes iraniennes sont réprimées dans le sang, NSN est jetée en proie à la vindicte des médias occidentaux, obligeant ses représentants à gérer en urgence une crise informationnelle majeure. La guerre de l’information contre NSN est le résultat d’une gradation d’événements dans le temps qui concerne des échiquiers différents.

Parallèlement à l’échiquier géopolitique (intérêt potentiel des Etats-Unis à fragilise les autorités iraniennes en soufflant sur les braises du scandale Nokia Siemens Networks, un second angle d’attaque est visible sur l’échiquier concurrentiel. En effet, NSN cherche à racheter durant la même période, les actifs de l’entreprise canadienne Nortel Networks en dépôt de bilan. NSN vise depuis longtemps à acquérir les activités nord-américaines de téléphonie mobile de l’équipementier canadien et serait aussi intéressé par le savoir-faire de Nortel en matière de LTE (Long Term Evolution, réseau mobile de quatrième génération). Or cet objectif est aussi convoité par la firme américaine Avaya (contrôlée par les fonds Texas Pacific Group et Silver Lake) qui veut prendre une place dominante sur ce même marché.

Le rapport réalisé par les professionnels de l’EGE fait ressortir plusieurs défaillances dans le suivi de l’entreprise NSN : elle répond tardivement à l’attaque informationnelle dont elle est victime. NSN ne répond pas à l’attaque de la presse autrichienne en avril 2008. NSN ne répond pas à l’attaque du Washington Times en avril 2009. NSN nie certaines vérités liées au contrat. NSN communique en plusieurs temps. L’approche de la crise a été trop centrée sur le cœur de métier. Elle démontre une incapacité à intégrer les interférences entre les différents échiquiers géopolitique et concurrentiel dans la vision du conflit ainsi qu’une communication piégée par la justification du juge et parti, par l’absence de réaction opérationnelle adaptée à l’ordre de grandeur de la menace.

D’autres exercices de ce type réalisés par des étudiants de l’EGE sur des cas d’entreprise font ressortir l’occurrence de ces erreurs qui découlent d’un modèle de management inadapté à la société de l’information et surtout à ces nouvelles formes de rapport de force.

Christian Harbulot
Directeur de l’Ecole de Guerre Economique (ESLSCA Paris)
Directeur du cabinet Spin Partners


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :