mercredi 13 décembre 2017

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Farewell, l’espion russe qui décapita le KGB

Alain Barluet, le Figaro

samedi 19 septembre 2009, sélectionné par Spyworld

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Le film de Christian Carion (sortie mercredi en salle) raconte l’affaire du début des années 1980 qui contribua à la chute de l’URSS.

L’actualité rejoint parfois la grande histoire. Ce mardi 5 avril 1983, la télévision montre deux autocars stationnés devant l’ambassade-blockhaus de l’URSS, boulevard Lannes à Paris. François Mitterrand a décidé d’expulser 47 diplomates soviétiques accusés de se livrer à des activités d’espionnage en France. Au total, ce sont quelque 130 personnes, diplomates, journalistes, agents commerciaux, femmes et enfants qui embarquent ce jour-là à Roissy dans un Iliouchine 86 pour un vol très spécial à destination de Moscou. « Un tremblement de terre, ce n’était pas dans l’habitude des Français, mais il n’y a pas eu de représailles, ce qui revenait à reconnaître les faits », se remémore l’ex-diplomate devenu écrivain, Vladimir Fedorovski, à l’époque en poste à Paris (1). L’une des principales affaires d’espionnage de la guerre froide vient d’éclater au grand jour, l’affaire « Farewell », du nom de code donné par les services français au lieutenant-colonel du KGB, Vladimir Vetrov, incarné de façon saisissante aujourd’hui par Emir Kusturica dans le film de Christian Carion.

C’est grâce aux listes fournies par cette « taupe » exceptionnelle que les agents soviétiques opérant dans l’Hexagone ont été démasqués. Cette même année 1983, dans les principaux pays occidentaux, environ 150 officiers de renseignement soviétiques sont, eux aussi, contraints de regagner leurs foyers. C’est en fait tout le système de collecte de données sensibles à l’Ouest par le KGB qui est décapité. Le rôle déterminant de Farewell ne se limite pas à ce grand coup de balai dans la fourmilière russe. Car l’espion a aussi fourni à ses « contacts » français la copie de toutes les informations que les Soviétiques ont pu se procurer en Occident, notamment les nouvelles armes stratégiques en fabrication. Un vrai choc. À Paris, on apprend ainsi que le KGB connaissait le contenu de chaque message échangé entre l’ambassade de France à Moscou et le Quai d’Orsay depuis 1976.

Mais la principale conséquence de ces « fuites » est ailleurs : elles reflètent le caractère profondément vermoulu d’un régime soviétique aux abois. L’affaire révèle « à quel point l’appareil militaro-industriel soviétique dépendait de l’espionnage technologique », comme le soulignent Sergueï Kostine et Éric Reynaud, dans leur ouvrage de référence sur Farewell qui vient d’être réédité (2). À Moscou, l’homme qui monte est Youri Andropov, le chef du KGB, qui prend le pas sur un Brejnev malade et affaibli. À Washington, Ronald Reagan vient d’être élu à la Maison-Blanche en appelant à la croisade contre l’empire du mal. Le dernier round de la guerre froide s’ouvre. Il trouvera son dénouement moins d’une décennie plus tard avec la chute du communisme. Dans la partie qui s’engage, « l’affaire Farewell va contribuer à changer les grands équilibres nés à l’issue de la Seconde Guerre mondiale », estime l’historien Marc Ferro.

Il recrute des agents en France

Mais qui était Farewell ? Divers témoignages composent le portrait d’un homme complexe et paradoxal. Bon vivant, amateur d’art, idéaliste, courageux, passionné, d’une part, aigri, alcoolique, désaxé, meurtrier même, d’autre part. Traître pour les uns, héros pour les autres. Né en 1932 à Moscou dans une famille modeste (son père est contremaître, sa mère, illettrée, travaille comme femme de chambre), Vladimir Ippolitovitch Vetrov est un écolier puis un étudiant méritant. Quoique n’appartenant pas à la nomenklatura, il intègre la prestigieuse École supérieure technique Baumann et se spécialise en électronique. Ingénieur dans une usine de machines à calculer, il est recruté par le KGB où il apprend l’anglais, le français et toutes les techniques d’espionnage.

Très tôt, notent toutefois ses biographes, ce self-made-man à la soviétique ressent durement les profondes inégalités de la société communiste. « Le sentiment de l’injustice sociale et la répulsion à l’égard du piston ponctuent tout son parcours », relèvent Sergueï Kostine et Eric Raynaud. En 1965, il est nommé à l’ambassade d’URSS à Paris. Alors qu’il est officiellement attaché commercial, sa mission consiste, en fait, à recruter des agents chargés de fournir à son pays les informations techniques dont il a besoin. Pour Vetrov et sa femme Svetlana, ces années parisiennes ont la douceur des bulles de champagne : sorties culturelles, mondanités, rencontres… Le couple croise souvent Jacques Prévost, haut cadre chez Thomson-CSF, qui rend à l’occasion des « petits services » à la DST. C’est que Vetrov a rapidement été repéré et placé sous surveillance. Entre les deux hommes néanmoins, les relations ne sont pas dénuées de chaleur et d’amitié. De reconnaissance en tout cas : un soir qu’il rentre chez lui quelque peu éméché, Vetrov a un accident de voiture en plein Paris. Son véhicule de fonction est hors d’usage, ce qui peut lui valoir de très sérieux ennuis avec sa hiérarchie. Il s’adresse alors à son ami Prévost, qui intervient aussitôt et fait remettre la voiture à neuf le jour même. Vetrov ne l’oubliera pas.

De retour en URSS en 1970, il est affecté quelques années après au Canada, à la mission commerciale de l’ambassade d’URSS. Il n’y restera que neuf mois avant d’être rappelé. Car son parcours a commencé de déraper, sans qu’il soit vraiment possible de dire pourquoi. Des problèmes d’alcool ? Une malencontreuse affaire de bijoux volés à laquelle le couple Vetrov se trouve incidemment mêlé à Toronto ? Ce qui est sûr, c’est que cet obscur lieutenant-colonel du KGB nourrit une profonde désillusion à l’égard de sa « maison ». On l’entend alors ouvertement critiquer les « fils de ministre » qui gravissent tous les échelons tandis que sa propre carrière stagne. Rentré en 1975 à Moscou, il est mis au placard à la Direction des renseignements technologiques et n’aura plus de fonction opérationnelle. Vladimir Vetrov décide alors de faire le grand saut. Sa frustration va devenir vengeance.

À l’époque, Jacques Prévost effectue de fréquentes missions à Moscou pour le compte de Thomson-CSF, qui a hérité de gros contrats à l’approche des Jeux olympiques de 1980. Vetrov reprend contact avec son ami parisien et lui fait des offres de collaboration. Pour la DST toutefois, Jacques Prévost est trop connu des Soviétiques. C’est donc le polytechnicien Xavier Ameil, représentant de Thomson-CSF à Moscou, qui est choisi pour entrer en contact avec Vetrov, en mars 1981. « Je l’ai rencontré six ou sept fois, à chaque fois un quart d’heure ou une demi-heure, se souvient Xavier Ameil, aujourd’hui retraité. C’était un homme sympathique, animé par la rancœur. Ce n’est pas le système soviétique qu’il détestait, mais celui des passe-droits au KGB. Cela le mettait hors de lui. Il voulait se venger. » L’ancien ingénieur français ne se souvient pas, pour sa part, d’avoir jamais vu Vetrov éméché. Les rendez-vous ont lieu dans la Renault 20 blanche d’Ameil. Un professionnel du renseignement, l’attaché militaire à Moscou Patrick Ferrant, lui succédera comme contact de Farewell. En un an, il leur livrera près de 3 000 documents ultrasecrets qui allaient ébranler le monde.

Rétribué en bouteilles de champagne

Et pourtant, ce maître espion n’en était pas vraiment un. Car Vetrov agit avec une incroyable désinvolture, prend peu de précautions, parle beaucoup, va même jusqu’à proclamer dans son service qu’il « ramène du travail à la maison ». Les documents qu’il « emprunte » sont transportés dans un simple sac en plastique. Chaque dossier est photocopié par Ameil, puis par Ferrant, et rapporté au rendez-vous suivant. À aucun moment, il n’exige de l’argent, tout juste quelques bouteilles de champagne et de petits cadeaux pour sa maîtresse, Ludmilla, une interprète du KGB. Son couple bat de l’aile depuis plusieurs années. Il ne souhaitait pas non plus être exfiltré à l’Ouest, invoquant son attachement pour la Russie. « Il n’agissait pas en espion », affirme Xavier Ameil. C’est peut-être ce qui lui a permis d’être aussi efficace. Jusqu’à la chute…

Car le 22 février 1982, tout bascule lors d’un épisode rocambolesque. En fin d’après-midi, Vetrov emmène Ludmilla dans sa Lada. Il s’arrête sur un parking en bordure du périphérique. Soudain, après avoir débouché du champagne, Vetrov porte avec la bouteille des coups violents au visage sa maîtresse, la laissant pour morte. C’est alors qu’un milicien, intrigué par la présence d’une voiture sur le terre-plein désert, frappe au carreau. Vetrov jaillit de son siège et poignarde l’homme. Incroyable scène ! Épais mystère ! Coup de sang d’un homme piqué au vif par une remarque de sa maîtresse ? Volonté de faire taire définitivement une femme qui aurait pu le trahir ? La descente aux enfers de Vetrov commence. Arrêté dès le lendemain, il avoue son crime. Ludmilla en réchappera. Lui écope de quinze ans de détention et commence à purger sa peine dans un camp à Irkoutsk. Ce meurtre était-il un stratagème pour être jugé en tant que criminel de droit commun et non comme espion, ce qui lui aurait valu une peine autrement plus lourde ? Certains ne l’excluent pas. « Il se sentait peut-être plus en sécurité en prison », hasarde Xavier Ameil. Mais l’étau se resserre. Entre-temps, l’affaire a éclaté en Occident. Farewell va rattraper Vetrov. Pour le KGB, il ne fait plus de doute qu’il s’agit du même homme. Il est ramené à Moscou pour y être interrogé. Sur la dernière photo qu’on ait de lui, dans les yeux de l’espion confondu, on lit qu’il ne se fait guère d’illusion sur son sort.

Lors d’un sommet du G7, François Mitterrand a remis à Ronald Reagan les secrets livrés par Farewell. Selon Jacques Attali, ce geste fut déterminant pour dissiper la méfiance entre le président américain et son homologue français, socialiste, ayant de surcroît dans son gouvernement quatre ministres communistes. Reagan sera conforté par les informations de Farewell pour orchestrer son grand coup de bluff, la « Guerre des étoiles » : projet visant faire croire à l’adversaire que les États-Unis étaient invulnérables aux attaques des missiles soviétiques. L’empire ne s’en relèvera pas.

Farewell n’en a jamais rien su. Il a été exécuté d’une balle dans la nuque dans un sous-sol de la prison de Lefortovo, le 23 janvier 1985. Deux mois plus tard, Mikhaïl Gorbatchev arrivait à la tête du PCUS et lançait la perestroïka.

(1) « Le Roman de l’âme slave » (Le Rocher)(2) « Adieu Farewell » (Robert Laffont)


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