mardi 12 décembre 2017

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Les militaires français réévaluent leur mission en Afghanistan

Nathalie Guibert, le Monde

mardi 22 septembre 2009, sélectionné par Spyworld

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Dans les ruelles de terre battue de Surobi, des dizaines de garçons cavalent pieds nus autour du convoi du ministre de la défense français, Hervé Morin, venu inaugurer une école, jeudi 17 septembre, dans ce district de l’est de Kaboul. "American are not welcome !", lance un des enfants, tout sourire, avant de reprendre, à la vue des uniformes : "French are not welcome ! " Dans l’école, serrés autour d’une table, le sous-gouverneur de Kaboul et les maleks (chefs de village), venus nombreux, remercient pourtant chaleureusement le ministre et les militaires français.

Douze mois plus tôt, ceux-ci ne pénétraient pas en ville. D’un point de vue militaire, où en est cette guerre si débattue dans les capitales européennes ? "On s’accroche aux progrès qu’on réalise, pas aux échecs. Nous avons des morts, nous sommes dans des situations difficiles, ici, en Afghanistan. Mais il y a des endroits, des périodes, où l’on n’est pas dans l’action de guerre, et où l’on étend la "bulle de sécurité"", répond le général Marcel Druart, le nouveau commandant des forces pour la région de Kapisa et le district de Surobi, une nouvelle brigade unique de 2 500 hommes. "La France n’est pas ici pour faire la guerre, mais pour participer à la reconstruction", a indiqué M. Morin lors de sa visite.

"Guerre limitée", "action dans la durée", "bataille des coeurs et des esprits", "priorité à la population" : sur les bases de l’OTAN de Tora, Tagab ou Nijrab, au pied des montagnes, les mots employés par les responsables militaires français et américains convergent. "Sur le moyen terme, il n’y a pas de victoire militaire à attendre", avait résumé en août le colonel Francis Chanson, le patron du groupement interarmes de la région de Kapisa. Vendredi 18 septembre, sur la base de Tagab, qui surplombe la vallée agricole d’Alasay, où deux Français ont péri carbonisés dans leur véhicule blindé le 4 septembre, le colonel Chanson précise : "Je mesure nos progrès aux kilomètres de route qui avancent. Quand un jeune est à deux heures de Kaboul, il trouve du travail, et il n’est plus taliban." Les chefs refusent de communiquer le nombre de talibans tués : "Pas question que les troupes entrent dans une guerre des chiffres."

Cette révision tactique survient alors que l’armée française réorganise sa présence dans le pays. La France cédera, le 1er novembre, à la Turquie le commandement tournant de la "région capitale", l’un des cinq de la Force internationale d’assistance à la sécurité (FIAS) de l’OTAN. "Le transfert de la sécurité à l’armée et à la police afghane à Kaboul permet de redéployer nos forces de combat vers l’est", plus exposé, explique le général Druart. Confetti à l’échelle du pays, la nouvelle zone française ainsi définie, 100 km sur 60 km, abrite quelque 350 000 habitants. Le nombre de "rebelles", lui, y est estimé à moins de six cents.

Une organisation présentée comme plus "efficace ". Mais l’objectif fixé à l’armée - développer une armée et une police afghane - est loin d’être atteint. Et sa réussite éventuelle dépendra des Américains. L’état-major de la brigade, fait notable depuis la seconde guerre mondiale, est placé sous l’autorité d’un officier général américain : le général de la 82e Airborne, Curtis Scapparotti, qui commande la région est de la FIAS. "Nous avons tous besoin de travailler ensemble", se réjouit-il. Seules les actions de développement "civilo-militaires" seront sous entière responsabilité française.

Les états-majors se sont préparés ensemble : huit Américains sont venus d’Afghanistan, durant toute la semaine écoulée, à Mailly-le-Camp (Aube). Car sur le terrain, les méthodes diffèrent. Par exemple, "nous ne rentrons pas la nuit dans les maisons, cela est vécu comme un viol par les Afghans ; si cela se produit, c’est de jour, et ce sont l’armée ou la police afghanes qui entrent", assure le général Druart.

Des soldats ne cachent pas leur agacement devant certains comportements américains. A Nijrab, vendredi, il suffit qu’un Américain joue avec son fusil pointé vers l’horizon pour que des sourcils se lèvent : "Ce sont des c... Des fois, ils visent nos convois avec leurs lasers. Nous, on ne se comporte pas comme ça."

Le général français sera un "subordonné loyal", mais il agira en vertu de la loi française, assure, depuis Mailly, lundi, un responsable de la préparation des forces. Partage du renseignement sur le terrain, utilisation des matériels : l’exercice a permis de lever des malentendus. M. Morin a, de son côté, obtenu l’assurance que l’appui aérien américain, indispensable, serait disponible en vingt minutes en cas de besoin.

Depuis la base de Tora, dans le district de Surobi, les Français progressent dans la vallée d’Uzbin, où une embuscade avait causé la mort de dix soldats en août 2008. "On redécouvre la stratégie classique de la tache d’huile. Le but est d’étendre les zones stables", note le colonel Benoît Durieux, à la tête du bataillon français.

Ici, la population a participé largement à l’élection présidentielle. Les militaires disent vouloir "montrer leur force pour ne l’utiliser que le moment voulu". Mais aussi "faire la paix par le commerce". L’armée apporte des semences, des arbres fruitiers. Elle aménage des bassins versants, construit des passerelles et des postes de police. L’enjeu immédiat est l’achèvement d’une route de 120 km reliant Surobi à Bagram (la grande base du nord où stationnent 22 000 soldats américains), qui permette d’éviter Kaboul en venant de Jalalabad. A Tora, tout juste si les légionnaires du 2e régiment étranger d’infanterie ne trouvent pas le temps long.

Dans la région de Kapisa, l’ambiance est autre. Les forces sont harcelées par des tirs de roquettes et menacées sur les routes par les engins explosifs improvisés. Du matériel russe, chinois et italien, dont l’approvisionnement ne tarit pas. Les armées affrontent selon les gradés "une deuxième génération d’insurgés, opportuniste, qui récupère l’argent déversé par la coalition, et profite de la situation pour régler des comptes familiaux ou fonciers ancestraux". Dans ces vallées, les habitants sont partagés, précise le colonel Durieux : "Ils nous disent : nous avons reçu un chef taliban hier soir ; mais nous vous accueillons volontiers".

Quelle pourrait donc être la victoire ? Les militaires n’y pensent pas. Une seule certitude les habite : dans les mois qui viennent, ils seront encore plus exposés.

La France dans le conflit

Forces françaises. 3 700 soldats déployés, dont 3 000 dans le pays, parmi les 100 000 soldats de la force internationale. Troupes intégrées aux forces de sécurité afghanes : 300 militaires (bientôt rejoints par 150 gendarmes). Parmi les 1 386 soldats de la coalition internationale morts depuis 2001, 31 étaient français.

Equipement. Le contingent dispose de neuf hélicoptères (dont trois Tigre), de 8 canons Caesar (portée 40 km), et d’un détachement de drones.

Le coût d’un soldat est estimé à 150 000 euros par an. En 2008, 150 millions d’euros d’équipements ont été attribués.


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