lundi 18 décembre 2017

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Caméras de surveillance : tous voyeurs, tous délateurs

Virginie Malingre, le Monde

samedi 10 octobre 2009, sélectionné par Spyworld

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Dans quelques jours, les internautes du monde entier pourront jouer au gendarme et au voleur confortablement installés devant leur écran d’ordinateur. Et être récompensés en monnaie sonnante et trébuchante s’ils aident à prendre un criminel en flagrant délit.

Cela vous intéresse ? Rendez-vous sur le site de la société britannique Internet Eyes ("Les yeux d’Internet") et inscrivez-vous. Dès novembre, vous pourrez regarder en direct ce que filment quatre caméras de surveillance installées dans un commerce ou chez un particulier outre-Manche.

Pour éviter l’ennui, toutes les dix minutes, ce sont les enregistrements de nouvelles caméras qui vous seront présentés. "Gagnez de l’argent. Participez à la lutte contre la criminalité. Ayez l’opportunité de devenir un héros et de sauver des vies", explique le site à ses visiteurs.

Si un adhérent d’Internet Eyes repère un vol à l’étalage, un acte de vandalisme ou même ce que les Britanniques appellent un comportement antisocial (cracher, jeter un papier, ne pas ramasser les crottes de son chien), passible de prison en cas de récidive, il envoie un SMS, qui arrive chez le propriétaire de la caméra. Si le délit est avéré, il gagne trois points. S’il y a juste suspicion, un point. Le gendarme virtuel le plus efficace du mois touchera 1 000 livres (environ 1 100 euros).

"L’idée m’est venue en novembre 2006, en rentrant du boulot", raconte Tony Morgan, le directeur général de l’entreprise. "Il y a plus de 4 millions de caméras CCTV (Closed Circuit Television) en Grande-Bretagne. Mais seule une sur mille est visionnée. Et les taux de criminalité ne cessent d’augmenter", explique-t-il. Avant de poursuivre : "Les gens ont des tendances voyeuristes. Combien de personnes regardent tous les soirs l’émission "Big Brother", et se couchent sans que rien ne se soit passé ?"

A l’époque, M. Morgan tient un restaurant dans la petite ville de Henley-in-Arden (Warwickshire), il en parle à l’un de ses clients, James Woodward, spécialiste en informatique. Quelques mois plus tard, l’ADSL a fait de gros progrès et le projet devient techniquement possible. Les deux hommes s’associent. Un troisième larron, David Steele, expert en création de sites Web, les rejoint pour l’aventure.

L’idée est simple. Un commerçant ou un particulier souhaitant que les caméras installées chez lui soient visionnées paye une cotisation de 20 livres (22 euros) par semaine. Une affiche signale à ses clients qu’"Internet Eyes vous regarde", "ce qui découragera les délinquants", juge M. Morgan. Les dirigeants de l’entreprise ont aussi proposé leurs services à la police et aux collectivités locales. Pour l’heure, "ils ne nous ont pas dit non", note M. Morgan.

Les "voyeurs", eux, adhèrent gratuitement. "Nous avons déjà 5 000 personnes qui se sont inscrites, dont quelques Français", poursuit-il. A terme, M. Morgan imagine les citoyens du monde entier surveillant des caméras installées aussi bien en Chine qu’en Italie.

Les associations de défense des libertés publiques ont protesté. "Ce jeu est un paradis pour voyeurs. Non seulement il va encourager l’espionnage. Mais il pourrait aussi déboucher sur des abus en matière de droits civiques", juge Charles Farrier, directeur du groupe de pression "No CCTV". "Imaginez un raciste qui enverrait des alertes à chaque fois qu’il verrait un Noir sur son écran d’ordinateur", ajoute-t-il. Le commissaire à l’information, chargé de veiller à la protection des données, s’interroge sur la compatibilité d’Internet Eyes avec la législation. "Il n’est pas permis de diffuser des images d’individus pour des motifs purement ludiques", a commenté l’un de ses porte-parole.

"Ce n’est pas un jeu, répond M. Morgan, c’est sérieux. Nous luttons contre la criminalité. Et nous sommes parfaitement en règle." L’internaute ne saura pas où se trouvent les caméras qu’il visionne. Qui plus est, s’il envoie des SMS d’alerte à mauvais escient, il perdra des points, avant d’être radié d’Internet Eyes. S’il se montre trop zélé, il lui en coûtera de l’argent : les trois premiers SMS sont gratuits, les suivants facturés une livre.

Aujourd’hui, il y a 4,2 millions de caméras en Grande-Bretagne. Un Britannique est filmé 300 fois par jour en moyenne. L’appartement où George Orwell a écrit 1984 à la fin des années 1940, à Canonbury Square, dans le nord de Londres, est entouré de plus de 30 CCTV, dans un périmètre de 200 mètres.


- Le site Internet Eyes : http://interneteyes.co.uk


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