jeudi 14 décembre 2017

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La crise économique sape l’Europe de la défense

Nathalie Guibert, le Monde

mardi 20 octobre 2009, sélectionné par Spyworld

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En matière de défense, l’Europe est au point mort. L’ambition commune des Vingt-Sept reste mal définie, comme en témoignent les débats sur l’Afghanistan : où sont les intérêts stratégiques de l’Union et comment les défendre ? Les outils institutionnels, contenus dans le traité de Lisbonne, sont à créer - haut représentant pour la diplomatie, assistance mutuelle en cas de conflit, coopération militaire à plusieurs. Et la concurrence des industries de l’armement s’exacerbe. La crise économique va-t-elle porter le coup de grâce ?

La préparation des budgets 2010 de défense - le projet français sera discuté le 5 novembre à l’Assemblée nationale - peut nourrir le pessimisme. Les situations sont très différentes d’un pays à l’autre, mais "le mouvement de contraction des dépenses militaires est général - à part la Grèce - et c’est un mouvement de longue haleine", explique Jean-Paul Hébert, spécialiste de l’économie de la défense à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS). La baisse a commencé au début des années 1990 après la chute du mur de Berlin, quand les armées ont été reformatées pour l’après-guerre froide. Depuis la situation s’est tendue. "Les budgets ne sont pas à la hauteur des enjeux, l’Europe s’enfonce dans une neutralité molle", critique un ministre français. "Nous assistons, ce qui est nouveau, à un vrai découplage transatlantique", souligne Jean-Pierre Maulny, directeur adjoint de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS).

A l’Est, certains pays de tradition atlantiste ont déjà décidé de coupes claires. La Pologne devrait afficher un budget 2010 en baisse de 20 %. Les crédits de modernisation des forces armées ont déjà été réduits de 60 % en 2009. De nombreux contrats d’équipement ont dû être renégociés en raison de ces coupes budgétaires.

Dans les puissances militaires de l’Union, la crise va peser sur la modernisation future des armées. En Allemagne, les libéraux du FDP ont proposé de réduire de 60 à 49 le nombre de commandes d’avions de transport militaire européen A400 M pour économiser 1,3 milliard d’euros. Or, l’Allemagne souhaitait être leader dans ce projet, conduit à sept. Outre-Rhin, le projet de budget de défense pour 2010 est presque stable, à 31,14 milliards d’euros. Mais la programmation financière prévoit une baisse en 2011, puis une stabilisation. Les économies touchent fortement les crédits de la recherche et développement. "L’Allemagne a souhaité dans les années récentes retrouver une stature sur la scène internationale : le pays est de plus en plus présent sur les opérations extérieures. Mais, après le règlement des déficits au début des années 2000, la crise est venue couper les ailes de cette ambition", explique M. Maulny.

En Grande-Bretagne, la crise conduit les conservateurs comme les travaillistes à réclamer une réduction des dépenses militaires. Le budget avait été plus que maintenu pour 2009-2010, en hausse de 3 %. Mais deux milliards d’euros de crédits ont été supprimés en 2009. Et les dépenses pourraient être réduites de 10 % à 15 % entre 2010 et 2016, estime le Royal United Services Institute. De grands programmes ont été reportés, telle la rénovation des avions Awacs pour une économie attendue de 400 millions de livres. Un expert français y voit une chance pour l’Union : "Faute de moyens, les Britanniques vont être acculés à la défense européenne." Mais entre-temps, ce sont bien des programmes européens qui risquent de souffrir : l’Eurofighter Typhoon, développé avec l’Allemagne, l’Italie, et l’Espagne, ou l’A400 M, dont le sort doit être scellé fin octobre.

En France aussi, "des incertitudes pèsent sur des programmes majeurs comme le Rafale et l’A400M. Les recettes exceptionnelles prévues dans le budget 2009 ne sont pas pleinement au rendez-vous", avait noté le général Jean-Louis Georgelin, chef d’état-major des armées, devant la commission de la défense de l’Assemblée nationale, le 7 octobre. L’objectif est une stabilisation de l’effort de défense jusqu’en 2012. Dans le projet 2010, les crédits de paiement sont en légère baisse (à 32,15 milliards d’euros). Pour amortir la crise, le choix a pourtant été fait d’accélérer certains programmes, grâce au plan de relance : sans cet apport de 770 millions d’euros, complété in extremis par des recettes exceptionnelles (1,26 milliard d’euros), l’exercice 2010 aurait diminué plus fortement.

De plus, malgré un net effort (+11 %), les dépenses d’équipements n’atteignent pas les montants prévus par la programmation 2009-2014, soit 18 milliards d’euros par an. "A partir de 2010, des annulations seront inévitables", assure le directeur adjoint de l’IRIS.

En Italie, même scénario. Une rallonge exceptionnelle de 450 millions d’euros a été décidée pour compenser la chute brutale (- 29 %) des crédits alloués à la maintenance et aux opérations extérieures. Entre 2008 et 2009, le ministère de la défense a déjà perdu 1 milliard d’euros, à 14,3 milliards d’euros, selon une étude de l’Institut des affaires internationales.

Après 2010, "lorsque le coût réel de la lutte contre la crise financière apparaîtra, les budgets du secteur public connaîtront des pressions sans précédent, les grands projets de défense seront les plus vulnérables", souligne Derek Braddon, professeur d’économie à l’université de Bristol, au Royaume-Uni, dans un document de l’OTAN. Les programmes militaires s’étalant sur trente et quarante ans, il faudra des années, estiment les experts, pour relancer une coopération commune.

Tandis que des responsables politiques - Français en tête - multiplient les déclarations volontaristes, la crise agit ainsi en sens inverse, exacerbant les intérêts nationaux. Depuis les décisions, prises dans les années 1980, de lancer à plusieurs les avions Transall, Jaguar ou A400M, les missiles HOT et MILAN ou les hélicoptères NH90 et Tigre, aucun nouveau projet n’a été lancé. Les industriels, mais aussi les militaires, soucieux de conserver toute la panoplie des outils de défense, sont réticents à l’idée de mutualiser et de spécialiser les forces européennes pour contourner la contrainte économique.

L’idée que l’Europe de la défense se construise par les "capacités" militaires est ainsi devenue manifestement irréalisable. Peut-elle néanmoins progresser au plan politique ? "Oui", répond le gouvernement français. La démonstration, espère-t-on, se fera sur le terrain par les opérations extérieures communes présentées comme des succès, telle l’opération antipiraterie Atalante, au large de la Somalie. Les optimistes voient ainsi comme un signal très positif les propositions audacieuses émises par la Pologne sur le sujet, en vue d’une réunion franco-polonaise des ministres de la défense le 5 novembre : un état-major européen, un exercice militaire grandeur nature, une unité multinationale logistique permanente, une flotte européenne d’avions... mais avec qui d’autre ? et pour quoi faire ?


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