vendredi 20 octobre 2017

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Cet espion russe qui a vu tomber le Mur

Laure Mandeville, le Figaro

mardi 10 novembre 2009, sélectionné par Spyworld

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Oleg Kalouguine, ex-général du KGB réfugié à Washington, raconte la fin du régime communiste telle qu’elle fut vécue par les services de renseignements soviétiques.

Rencontrer l’ex-général du KGB Oleg Kalouguine à Washington n’est pas une expérience banale, surtout en cette période anniversaire de la chute du mur de Berlin. Derrière l’allure décontractée et modeste de cet homme de 75 ans aux yeux clairs et aux cheveux poivre et sel, se cache une vie romanesque qui permet de plonger dans l’histoire de l’URSS et de sa fin tumultueuse. L’homme a été l’une des grandes figures de l’espionnage soviétique pendant la guerre froide, participant aux premières loges à maints épisodes de la bataille du renseignement que se livraient alors l’Occident et l’URSS. Puis il a basculé vers le camp démocrate au hasard de déconvenues de carrière et de batailles bureaucratiques, devenant, sous le règne de Boris Eltsine, l’un des architectes du démontage de la machine totalitaire communiste.

Comme dans l’histoire si mouvementée de son pays, il y a un avant et un après-1989 dans l’étonnante biographie d’Oleg Kalouguine. « J’étais un enfant chéri du régime, l’un des fleurons de son système d’espionnage, la prise de conscience est venue lentement », dit-il. L’officier Kalouguine commence sa carrière d’agent à 24 ans comme étudiant à l’université de Columbia à New York, où il fait du renseignement tout en découvrant les bonheurs de « l’enfer capitaliste ». Il n’est pas long à « ferrer » son premier gros poisson, recrutant, sous le nom de code de « Cook », un chimiste russe émigré travaillant pour une usine de fabrication de combustible nucléaire. Ce fait d’arme lui ouvre les portes du bureau de Radio Moscou à l’ONU, puis de l’ambassade soviétique à Washington où il devient le résident du KGB. Remarqué par le chef du KGB de l’époque, Iouri Andropov, il va devenir, à 40 ans à peine, le patron de la division du contre-espionnage du renseignement extérieur. Un poste qui l’implique dans mille affaires d’espionnage cruciales, et même, tache « la plus noire de (sa) carrière », à participer à la fabrication du parapluie enduit de ricine que les services bulgares utiliseront pour assassiner le dissident Georgi Markov en 1978.

Clin d’œil du destin, sa carrière vacille quand il apprend que l’agent Cook, qu’il avait recruté à l’université, a été mis en prison et accusé d’espionnage au profit des Américains. Andropov l’exile à Leningrad. Une expérience qui va changer sa vision du monde. « Il a fallu ma nomination à Leningrad où j’ai été chargé pour la première fois d’espionner mon propre peuple, pour que je sois enfin confronté à l’absurdité de notre système totalitaire », raconte-t-il dans son livre (1). La lettre qu’il écrit à Gorbatchev pour le conjurer d’entreprendre la réforme du KGB s’il veut le succès de la perestroïka accroît sa réputation de rebelle. En 1988, il est nommé à la cellule du KGB de l’Académie des sciences. « C’était plus qu’un placard, la fin de ma carrière », se souvient-il en riant. C’est là qu’il se trouve quand survient l’ébranlement de novembre 1989, ce choc terrible qui prend le KGB de court. Nul, à l’intérieur de cette terrifiante bureaucratie, n’ose pourtant imaginer que la brèche va emporter avec elle l’URSS et le système communiste tout entier. Pas même Kalouguine.

Hallali contre « le traître »

En septembre, il a été convoqué à la Loubianka. On lui a sèchement signifié que sa carrière était finie. Éprouvé, il s’est mis en vacances, quand plusieurs personnalités de la « Maison grise », dont le chef de la police politique Filip Bobkov, le préviennent que des « événements importants sont imminents ». « De là à savoir que le Mur allait tomber, ça non », dit-il vingt ans plus tard, attablé devant une bière à Bethesda. Le 9 novembre 1989, « certains étaient enthousiastes, d’autres frustrés. Moi, j’ai pensé que le système entrait dans une crise dont nous ne connaissions pas l’issue ». La chute du Mur lui donne le courage de se rendre début janvier au congrès des forces démocratiques et de leur proposer ses services. À l’époque, c’est un coup de tonnerre, car le KGB reste puissant et actif et ne tarde pas à lancer l’hallali contre « le traître ». Mais il est trop tard. La roue de l’histoire donne raison à Kalouguine, qui va devenir député à la Douma, puis participer au démontage du KGB après 1991.

Avec le recul, Oleg Kalouguine juge toutefois que la révolution démocratique de 1989 reste inachevée. « Un mur invisible » sépare « l’Occident libre, d’un espace post-soviétique où la notion de liberté reste théorique ». Depuis que Vladimir Poutine l’a traité de « traître », l’ancien général a été forcé à l’exil américain et condamné en Russie à quinze ans de prison. Les Américains lui ont donné la citoyenneté américaine. « Le triangle Parti-KGB-complexe militaro-industriel », qui dominait la Russie a été remplacé par un triangle « KGB-Eglise-oligarchie », qui se comporte en ennemi de l’Occident, prévient-il. Le général est devenu vice-président du Musée de l’espionnage de Washington. « Venez le 18 novembre, dit-il, je donne une conférence sur les meurtres politiques en Russie… »

(1) Spymaster, Basic Books, 2009.


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