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Les derniers secrets du juge antiterroriste Bruguière

J.-M. L., le Figaro

mardi 24 novembre 2009, sélectionné par Spyworld

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Bruguière verrait bien Ben Laden réfugié dans une banlieue hermétique du Pakistan.

« Nous estimons que près de 1 100 jeunes Français convertis ou d’origine maghrébine sont partis pour l’Afghanistan. » Pour la première fois, le juge Jean-Louis Bruguière donne, dans ses Mémoires*, une évaluation précise du nombre de candidats à la guerre sainte dans l’Hexagone. Et il ne s’agit là que de ceux qui sont partis entre 1994 et 2001. C’est donc ne pas compter les dizaines de soldats perdus des filières tchétchènes, irakiennes, puis à nouveau afghanes, qui, issus des quartiers nord de Marseille, de Bron ou de La Courneuve, ont repris depuis le chemin du djihad.

À la différence de ceux qui se sont emparés du sujet terroriste sans jamais avoir croisé le moindre poseur de bombe, Bruguière parle d’expérience. Son combat fut celui des victimes. Quarante années d’instruction, au cœur des dossiers les plus sensibles, de la rue des Rosiers au DC 10 d’UTA en passant par Action directe, l’OLP et même la chute du réseau de prostitution de Mme Claude. Aujourd’hui encore, bien qu’il ait quitté ses fonctions de coordinateur de la structure antiterroriste centralisée à Paris, la fameuse galerie Saint-Éloi, la Place Vendôme a toujours recours à ses services. La France aussi était visée

Au fil des pages de son « testament » se dessine l’internationale du crime islamiste, avec ses rendez-vous secrets et ses projets insensés. L’on apprend ainsi qu’après le 11 Septembre, un membre d’al-Qaida avait été chargé de recueillir de la documentation sur les ULM en vue de nouvelles opérations. Il s’intéressait aussi, dit Bruguière, « aux méthodes de déraillement des trains et de destruction des câbles des ponts, notamment celui de Brooklyn ».

La France était également visée. Et elle reste dans le collimateur. Abordant l’épisode Richard Reid, alias Shoe Bomber, qui voulait déclencher dans un avion à destination des États-Unis, en décembre 2001, l’explosif caché dans ses chaussures, le juge se demande si sa principale base logistique n’était pas installée dans l’Hexagone. « Nous ne savons pas, poursuit-il, quels sont les réseaux qui l’ont aidé à préparer cet attentat à partir de Paris. Preuve que certains d’entre eux sont, chez nous, toujours actifs. »

Ben Laden ? Bruguière le verrait bien réfugié dans une banlieue hermétique du Pakistan. À Karachi, assure-t-il, « des quartiers entiers de cette ville de plus de 10 millions d’habitants sont hors de tout contrôle de la police et de l’armée. Nul n’y pénètre et de puissants moyens antiaériens - y compris des missiles sol-air - interdisent le survol de certains quartiers. » Le magistrat y voit « de véritables sanctuaires pour les islamistes ».

À le lire, l’Occident a du souci à se faire. Car l’ennemi sait exploiter ses faiblesses. Exemple : ce mode d’emploi pour apprenti terroriste débusqué par le juge au détour de l’une des multiples perquisitions : « Utilisez les systèmes informatiques américains parce que vous serez protégés par la loi américaine, surtout par la jurisprudence des cours californiennes… Ne recourez jamais aux fournisseurs d’accès européens, car les disques durs risquent d’être saisis et les perquisitions y sont plus aisées. Y compris en Grande-Bretagne. »

Avant l’instauration du mandat d’arrêt européen, une autre pièce fut saisie par ses soins dans cette « documentation juridique » : « Surtout, passez par l’espace Schengen parce que vous ne serez pas extradés. Juridiquement, vous serez protégés par les États membres, qui ne pourront pas vous extrader facilement. » Les poseurs de bombe, bien conseillés, ont parfaitement intégré les failles du contre-terrorisme.

Jean-Louis Bruguière n’est pas loin de penser qu’ils bénéficient de la complaisance de certains États. À commencer par les services de renseignement du Pakistan, passés maîtres, selon lui, dans l’art du « double lan-gage ».

* « Ce que je n’ai pas pu dire », Jean-Louis Bruguière, entretien avec Jean-Marie Pontaut, Robert Laffont, 493 pages, 22 euros.


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