mardi 12 décembre 2017

Accueil du site > Renseignement > International > Fin de l’état de grâce à la Sûreté de l’Etat

Fin de l’état de grâce à la Sûreté de l’Etat

Roland Planchar, Le Vif

mercredi 25 novembre 2009, sélectionné par Spyworld

logo

Après deux bonnes années, le millésime 2009 du service de renseignement laisse à désirer. Il y a certes du recrutement dans l’air, mais aussi un souci linguistique et des rivalités internes au menu.

La nomination du magistrat Alain Winants à la tête de la Sûreté de l’Etat, au mois d’octobre 2006, l’attribution d’un nouveau statut plus favorable à ses agents opérationnels, au mois de décembre suivant, ainsi que l’attribution d’une reconnaissance syndicale au personnel avaient suscité une sérieuse embellie au sein du service de renseignement civil belge. Ses agents avaient également apprécié que M. Winants tienne mieux tête que de récents prédécesseurs aux détracteurs externes de la Sûreté - l’esprit de corps, cela a du bon.

Mais si la Sûreté remplit ses missions sans faillir, l’état de grâce, c’est fini. Divers problèmes sont discutés en interne - davantage il est vrai à Bruxelles que dans les « postes » provinciaux (Anvers, Bruges, Charleroi, Gand, Hasselt, Liège et Mons). Et les agents, plus discrets que secrets, retiendront sans doute finalement 2009 comme un mauvais millésime. Visite guidée.

Au registre mineur, d’abord, un déménagement « en interne » au sein du bâtiment du Northgate, boulevard Albert II, à Bruxelles, a de petites conséquences un peu plus marquées que dans d’autres réorganisations. Parfois déplaisantes pour certains. Et avec des coups d’humeur à la clé, par exemple pour ceux qui doivent déménager trois fois leur bureau sans que l’informatique suive.

Plus sérieux : les conséquences d’une politique d’engagement erratique des années 1990 et du début des années 2000 font que certains services sont clairsemés. Ainsi, le siège bruxellois de la Sûreté manque de surveillants. Ils sont chargés de la sécurité des accès au Northgate, entrée publique et parking, tâche qui demande dix emplois. Alors que cinq seulement sont en pratique affectés. Et idem pour les téléphonistes : certains jours, appeler le central relève, même pour des institutions, de la mission impossible. M. Winants admet qu’« on a toujours trop peu de personnel ! Il faut effectivement profiter de la réorganisation du bâtiment pour que ces tâches soient mieux prises en main ». Détails, certes. Mais si ces services sont un peu à la peine, cette politique ancienne a eu des effets ailleurs aussi, au service d’analyse et au service opérationnel.

Ce dernier, le plus en vue, est chargé de la récolte des informations. Il est fort d’environ 370 âmes, sur un personnel total qu’on peut évaluer à plus de 500 personnes. Or un recrutement - le plus massif de l’histoire de la Sûreté, sauf à considérer qu’il englobe de précédentes campagnes non concrétisées pour raisons budgétaires - est en cours depuis l’été. L’objectif est d’ajouter 180 inspecteurs aux agents opérationnels existants, soit une hausse remarquable de l’ordre de 50 %.

Toutefois, cet événement bienvenu est jugé avec distance, en interne. Certains font état de l’arrivée prochaine de la loi dite « MRD » (sur les « méthodes de recueil des données »), qui permettra entre autres à la Sûreté de procéder à des écoutes téléphoniques, grandes consommatrices de temps de travail. Comme, de plus, des sections ou des postes (singulièrement celui d’Anvers) doivent être regarnis, il n’y aurait aucun luxe à ces engagements.

En interne toujours, la chose se fait révélatrice d’une autre dimension : le fossé qui sépare certains membres des services intérieurs - les analystes - d’autres appartenant aux services extérieurs - ceux que le public qualifie généralement d’« espions ». « Ce recrutement donnera enfin assez de travail aux analystes, qui ne se fatiguaient guère », dit-on non sans moquerie au Vif/L’Express, côté « extérieurs ». « Propos de petits inspecteurs qui ignorent que, à l’étranger, l’analyse est bien mieux fournie ! » rétorque-t-on de l’autre côté.

C’est que chaque « clan », sans trop le dire par calme plat, tend à minimiser l’importance de l’autre. Ambiance délétère ? Elle est très loin d’être généralisée, mais des mots durs volent, parfois, lorsqu’on évoque l’attribution prochaine d’un statut particulier aux analystes aussi.

Autre sujet de mécontentement : le départ de trois grands formats de la Sûreté, pour cause de mise à la retraite, semble révéler une double imprévoyance qu’on y attribue, à tort ou à raison, à Alain Winants lui-même - fin de l’état de grâce, disait-on !

Parlons d’abord des piliers de la Sûreté. C’est sous ce vocable que les sept unités principales sont désignées. En l’occurrence : le « renseignement », la « sécurité », la « logistique », l’« opérationnel », les « ressources humaines » (comprendre : les informateurs), la « Wallonie » et la « Flandre » - sachant que les inspecteurs des piliers « sécurité » et « renseignement » traitent les dossiers de Bruxelles et du Brabant.

Cela étant posé, il apparaît qu’André J., directeur du pilier « renseignement », sera admis à la pension au mois de décembre. Or, avant lui, Christian S., dirigeant pour sa part les piliers « opérationnel » et « Wallonie », ainsi que Théo V.K. (quant à lui directeur des opérations, un grade encore au-dessus de ces deux pontes du renseignement admirés pour leur expérience), avaient suivi le même chemin au printemps dernier.

Résultat : on constate que le remplacement des intéressés n’est pas assuré - sauf au plan temporaire. Car l’arrêté royal ouvrant l’examen permettant la nomination des successeurs (on passe les détails entre les niveaux administratifs A5 et A6) n’a... pas été publié. Alors que cette échéance était bien entendu tout à fait prévisible.

Pourquoi ? « Nous sommes conscients du problème et nous faisons en sorte que la continuité du service soit assurée », explique encore Alain Winants au Vif/L’Express. « Nous avions agi immédiatement et préparé les dossiers mais, tenant compte de certaines remarques qui ont nécessité des examens au plan juridique et des adaptations de texte, ce n’est pas achevé. Je ne peux pas vous dire autre chose... » Sans doute. Mais ça jase : « Les ambitions s’exacerbent à cause du flou. Les rats se positionnent. Ce serait plus clair avec un examen », nous dit-on non loin du Northgate.

Second effet malvenu : l’équilibre des langues est en danger à la Sûreté - qui devrait avoir un cadre linguistique depuis des décennies mais n’en a pas. Après qu’en 2006 la nomination de M. Winants à sa tête eut consacré la première succession entre deux Flamands au sommet de l’institution, ou l’alternance néerlandophones/francophones était auparavant de rigueur, voilà que six des sept hauts gradés seront désormais fils de la langue de Vondel.

Certes, la chose semble fortuite, mais on sait que la Commission permanente de contrôle linguistique a déjà adressé plusieurs avis sévères à la Sûreté par le passé. « Nous effectuons nos contrôles sur une base annuelle, nous déclare à ce sujet Annelies Van Cauwelaert-De Wyels, présidente de la CPCL, la prochaine échéance arrivant le 1er avril 2010. » D’ici là, un semblant d’équilibre sera peut-être revenu. M. Winants nous dit être « conscient du sujet. On en tiendra compte dans les désignations futures ». Le rééquilibrage serait rapide. Tant mieux car, en attendant, vu de l’extérieur...

Ah, oui : la Sûreté reste aussi dans l’expectative à propos de l’audit lancé en septembre 2008 à son sujet par le comité R, qui surveille les services de renseignement pour le compte du Parlement. C’était en marge de l’affaire Belliraj, du nom de ce Belgo-Marocain condamné à Rabat pour terrorisme en juillet dernier et dont la Sûreté n’a jamais confirmé qu’il était l’un de ses informateurs. Bref, cet audit, dont le « brouillon » avait suscité une réaction mâle de M. Winants - de celles qui plaisent à ses hommes - au printemps dernier, est désormais achevé.

Mais il reste pendant entre le cabinet du ministre de la Justice et la commission de suivi du Parlement, auxquels il a été transmis. Or, s’il a tenu compte des remarques de l’administrateur général, on ignore encore à quelle sauce le comité R a décidé d’accommoder la Sûreté...


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :