lundi 23 octobre 2017

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Déluge de feu sur Oulianovsk

Marie Jégo, le Monde

vendredi 27 novembre 2009, sélectionné par Spyworld

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Vendredi 13 novembre, les habitants d’Oulianovsk, une ville de 625 000 âmes sur les bords de la Volga, à 900 kilomètres de Moscou, ont bien cru que la troisième guerre mondiale venait d’être déclenchée. Arrachés à leurs activités quotidiennes par des explosions, des bris de verre et d’intenses vibrations, ils ont vu dans le ciel un énorme brasier, des explosions, d’immenses volutes de fumée. Un déluge de feu embrasait le quartier Zavoljski, là où se trouve le dépôt de munitions n° 31 de la flotte russe.

Visible à 15 kilomètres à la ronde, l’incendie du dépôt a duré près de vingt heures, causant la mort de deux pompiers militaires. Soixante personnes ont été hospitalisées. Selon le ministère de la défense, la mauvaise manipulation d’un obus, lors d’une opération de démantèlement, est à l’origine du drame. Fort heureusement, il s’agissait de "munitions conventionnelles et non chimiques", a souligné l’état-major.

L’arsenal 31 étant rempli d’obus, les exposions se sont enchaînées sans répit, endommageant une centaine de maisons et d’immeubles tout proches. Rien ne semblait pouvoir arrêter ce "feu d’artifice géant", selon la chaîne de télévision Vesti 24. Trois mille personnes ont dû être évacuées, l’état d’urgence a été déclaré. Généraux, pompiers, sauveteurs démineurs sont arrivés de Moscou en renfort. Il fallait faire vite car, dix jours plus tard, le président russe, Dmitri Medvedev, était attendu en ville.

Une fois l’incendie maîtrisé, les démineurs ont chargé les obus restés intacts sur des camions. Le tout a été transporté vers les carrières de Krasny Iar, situées à quelques kilomètres de là, pour les faire exploser. Et là, nouvelle négligence. Lundi 23 novembre, soit à la veille de la visite présidentielle à Oulianovsk, les explosions en chaîne ont recommencé.

Des soldats étaient en train de mettre des obus dans un véhicule quand l’un d’eux, probablement endommagé, a éclaté. "Après la déflagration, les autres munitions chargées dans le camion ont explosé ", a expliqué Alexeï Kouznetsov, un des porte-parole du ministère de la défense à l’agence Interfax. Huit démineurs sont morts, deux ont été hospitalisés.

L’incident a bien failli gâcher la visite d’agrément du président russe. Dmitri Medvedev était venu inaugurer un pont et une statue de Gueïdar Aliev, défunt membre du politburo soviétique et ancien président de l’Azerbaïdjan. Son fils, Ilham Aliev, qui lui a succédé à la tête de cette république de la Caspienne riche en gaz et en pétrole, était aussi du voyage. Des entretiens sur le gaz azerbaïdjanais, lorgné par Gazprom, étaient au menu de la rencontre.

Or, à peine arrivé à Oulianovsk, le 24 novembre, Dmitri Medvedev n’avait plus la tête au gaz. Il a dû se fâcher tout rouge. Trois généraux et un colonel du ministère de la défense ainsi que le directeur de l’arsenal 31 ont été limogés. Le ministère de la défense a été sommé de procéder à une "révision complète" des arsenaux de munitions.

Le 2 juin 2008, un incendie au dépôt de missiles air-air sur l’aérodrome militaire de Lodeïnoïe (région de Leningrad) avait causé un feu d’artifice du même type que celui d’Oulianovsk, en plus court et plus intense. Des installations et des potagers avaient été détruits, et, par chance, il n’y avait eu aucune victime. Le 13 septembre 2009, une partie de la base des services de renseignement militaire russes à Tambov a pris feu. Cinq militaires ont péri. Des milliers de documents classés secret-défense ont disparu dans l’incendie. Ces accidents à répétition en disent long sur la désorganisation des installations militaires, au premier rang les dépôts d’armes et de munitions. Combien sont-ils sur le territoire de la Fédération ?

"Trop nombreux, impossible de les compter", affirme le quotidien Kommersant du 23 novembre. Dix-huit sont identifiés, les plus importants. Parmi ceux-là, sept sont situés en agglomération : à Vladivostok, Kalouga, Lipetsk, Moscou, Novossibirsk, Perm, Saransk, Oulianovsk. Ce sont, explique le journal, de "véritables usines", où munitions, obus, missiles sont stockés et manipulés dans le cadre de leur entretien.

Les habitants d’Oulianovsk sont inquiets. Le ministère de la défense leur avait garanti une totale sécurité de l’arsenal 31. Aujourd’hui, ils doutent. Chacun sait en Russie à quel point l’armée, les appelés, les officiers, l’armement conventionnel sont délités. Les autorités russes, conscientes du problème, ont lancé une vaste réforme de la "grande muette", avec, à la clé, une réduction des effectifs, et une refonte de la chaîne de commandement.

Et puis il y a la nouvelle doctrine militaire en préparation. Supposée entrer en vigueur en 2010, elle prévoit l’utilisation de frappes nucléaires en cas de "conflit local". Autant dire que les hommes en épaulettes, conscients du retard accumulé par la Russie en matière d’armements conventionnels, misent désormais sur les armes nucléaires.

Partiellement dévoilée en octobre par Nikolaï Patrouchev, le secrétaire du Conseil de sécurité russe, la nouvelle doctrine a renforcé les inquiétudes des plus proches voisins de la Russie, au rang desquels la Pologne et les Républiques baltes. Mais, en Russie, une question taraude les esprits : les missiles nucléaires du pays sont-ils bien gardés ?


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