mardi 24 octobre 2017

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Le Mali touché par la "menace globale" d’Al-Qaida

Philippe Bernard, le Monde

jeudi 3 décembre 2009, sélectionné par Spyworld

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Les immenses espaces du Sahara et du Sahel sont l’une des nouvelles zones dangereuses du monde. Islamistes et trafiquants en tous genres - drogue, armes, émigrés - s’y croisent et prospèrent en se protégeant mutuellement. L’Algérie, la Mauritanie, le Niger et le Tchad ont été le théâtre d’enlèvements d’Occidentaux. Cette réalité s’étend désormais au Mali.

Plusieurs événements dans ce pays très vaste (un peu plus de deux fois la France) et pauvre, mais tranquille et accueillant, conduisent un haut responsable malien à évoquer une "menace globale" dans les régions du nord. Inquiètes, les autorités françaises évacuent les rares ressortissants présents dans ces zones désertiques et renforcent les mesures de sécurité, y compris à Bamako.

C’est pourtant loin de là, à 1 500 km au nord-est de la capitale, dans la localité de Ménaka, que la quiétude française a été brutalement rompue, dans la nuit du mercredi 25 au jeudi 26 novembre. Pierre Camatte, 61 ans, un retraité français qui se consacre à l’aide au développement du Nord-Mali, a été kidnappé dans le petit hôtel dont il assurait la gestion et où il avait élu domicile depuis des mois. Les ravisseurs se sont présentés à lui comme des clients.

Ils ont agi peu après la coupure d’électricité qui, chaque nuit, permet de réduire la consommation du groupe électrogène. Mais ce ne sont probablement que des exécutants. Dans la région, ce type de "contrat" met en jeu des intermédiaires. Selon plusieurs sources, la nature du commanditaire ne fait guerre de doute : Pierre Camatte est entre les mains d’Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) et détenu à très grande distance du lieu de son enlèvement.

L’enquête, menée par des services maliens mais aussi français, est entourée d’une compréhensible discrétion. Certes, les activités de M. Camatte incluaient le contrôle de l’utilisation locale des fonds de son association de solidarité entre la ville de Gérardmer (Vosges) et le village de Tidarmene, ce qui peut lui avoir valu des inimitiés. Mais, selon la même source, les mécanismes de l’enlèvement, qui n’a pas été revendiqué, sont liés non pas à ses activités, mais d’abord à sa nationalité. Récemment, d’autres Européens ont été enlevés dans la région, mais jamais des Français au Mali.

"Le pacte tacite par lequel AQMI épargnait le Mali a été rompu", analyse un diplomate occidental. A Ménaka, un autre pas a été franchi. La menace récurrente d’AQMI contre les Français a été mise à exécution.

Le profil de la cible semble avoir été choisi pour frapper les esprits. Beaucoup de Français sont engagés dans des actions de solidarité avec le Mali. "Nous sommes nombreux à nous reconnaître en Pierre Camatte, témoigne l’un d’eux. Comme lui, nous avons le sentiment de faire du bien et de n’avoir ici que des amis."

Une autre affaire agite le Mali. Au début du mois de novembre, un antique Boeing 727 bourré de cocaïne a atterri clandestinement dans une zone déserte, sans couverture radar, à 160 km au nord de la ville de Gao (nord-est).

Les trafiquants se sont volatilisés avec leur cargaison - potentiellement 10 tonnes - après avoir détruit par le feu l’appareil dont la valeur était négligeable au regard de son contenu. Selon une autre version, ils se seraient crashés au décollage. Des enquêteurs libyens sont arrivés parmi les premiers sur les lieux, indique une source. Ils ont été rejoints par beaucoup d’Occidentaux. "De sérieux indices d’identification ont été retrouvés", assure une autre. L’avion aurait appartenu dans le passé à la Libye et aurait décollé du Venezuela.

Le Mali a cherché à minimiser, voire à étouffer ces affaires. Le président Amadou Toumani Touré (surnommé "ATT") a attendu trois semaines pour rompre le silence sur l’"avion de la drogue" et annoncer l’ouverture d’une enquête pour "atteinte à la sécurité extérieure de l’Etat". Après l’enlèvement de Pierre Camatte, un communiqué officiel a été rapidement publié "condamnant" le rapt "avec la dernière vigueur" mais le qualifiant de simple "acte crapuleux".

Pareille prudence semble répondre au souci de préserver l’image d’un pays en paix et de sauver la saison touristique. Mais elle pourrait aussi s’expliquer par des raisons plus politiques et moins avouables. L’audace des trafiquants de drogue et le succès de leur opération ont fait naître des soupçons de complicité dans l’administration et l’armée. Dans toute la région, "les appareils étatiques sont plus ou moins infiltrés", confirme Boubai Maïga, ancien ministre malien de la défense.

L’incorporation dans l’armée nationale de Touareg, en rébellion contre Bamako, au terme d’un accord de paix, fait aussi courir un soupçon de connivence militaire avec les trafiquants. Des Occidentaux reprochent aussi au Mali de ne pas mener une lutte assez vigoureuse contre les islamistes, en dépit de l’aide logistique fournie par les Etats-Unis et la France. M. Maïga reconnaît une "grande prudence dans la riposte". Il la justifie par le souci d’éviter que le Mali ne devienne un terrain d’affrontements entre Occidentaux et islamistes. "En luttant contre la sanctuarisation du pays, on risque de le transformer en cible. Le Mali ne veut être ni un sanctuaire ni une cible, explique-t-il. Nous refusons que la lutte contre le terrorisme se transpose chez nous. Le Mali ne veut pas devenir un nouvel Afghanistan."

Mais une chose est certaine. La zone sahélo-saharienne qui, d’est en ouest, court de la mer Rouge à l’Atlantique, n’est plus seulement, comme depuis des siècles, un désert livré à des trafics frontaliers. Carrefour des routes en provenance et vers le Moyen-Orient, l’Europe et l’Amérique latine, cette immense bande désertique est désormais à la fois une plaque tournante de transactions mondialisées et un lieu-clé de la compétition planétaire pour la maîtrise des approvisionnements en énergie dont les pays riverains sont producteurs. Elle constitue un "corridor pétrole-gaz-uranium" hautement stratégique dans une zone faiblement contrôlée par les Etats. Autant dire une potentielle poudrière.

Les enlèvements d’Occidentaux par AQMI se multiplient

- 2003 : 32 touristes européens sont enlevés dans le sud de l’Algérie puis libérés au Mali.

- 2006 : Une vingtaine de touristes, pour la plupart italiens, est enlevée près de la frontière du Tchad.

- 2007 : Quatre Français sont assassinés en Mauritanie.

- 2008 : Enlèvement de deux Autrichiens en Tunisie, puis de deux diplomates canadiens au Niger.

- Janvier 2009 : Quatre Européens, dont un Britannique qui sera tué, sont pris à la frontière Mali-Niger.

- Novembre : Trois humanitaires espagnols enlevés en Mauritanie.


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