lundi 11 décembre 2017

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"Le consensus sur la politique de défense est mort depuis longtemps"

Romain Rosso,

jeudi 10 décembre 2009, sélectionné par Spyworld

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Longtemps, les questions militaires ont échappé aux clivages nationaux. Epoque révolue, explique, dans un récent ouvrage (1), le spécialiste Louis Gautier, ancien conseiller pour la Défense de Lionel Jospin.

Qu’est-ce qui caractérise la politique française de défense depuis la guerre froide ?

Sous la Ve République, la politique de défense a longtemps fait l’objet d’un consensus. Considéré comme un instrument de cohésion nationale, il est consacré par le ralliement de la gauche à la politique du général de Gaulle, ce qui n’était pas évident au départ.

Le legs gaullien se caractérise par le rétablissement de l’autorité du pouvoir civil sur la hiérarchie militaire après la guerre d’Algérie, la primauté donnée à la dissuasion nucléaire, le service militaire et la politique d’indépendance nationale.

Ce consensus consolide la position singulière de la France en Europe et son non-alignement dans l’Otan. Après de Gaulle, les responsables politiques seront attentifs à ne pas briser cet accord, au risque d’un certain conservatisme. Depuis la chute du mur de Berlin, tous ses fondements historiques ont pourtant été remis en cause : il ne subsiste plus que formellement.

Comment les présidents successifs l’ont-ils fait évoluer ?

François Mitterrand se montre d’abord prudent pour des raisons stratégiques : le monde de l’après guerre froide, avec ses menaces nouvelles, est encore mal dégagé. Son approche politique des questions de défense est par ailleurs dominée par un fort volontarisme européen, d’où sa position fermée sur l’Otan, et par un attachement à certains principes idéologiques d’où son refus de l’armée de métier.

Jacques Chirac veut d’emblée réorienter les choix militaires. Mais son ambition est contrariée. Le tollé suscité par la reprise des essais nucléaires l’amène, paradoxalement, à aller plus loin dans le désarmement que Mitterrand. Du fait de son échec sur l’Otan et de la cohabitation, la défense européenne retrouve sa priorité. La professionnalisation des armées, sa grande réforme, est finalement menée à bon port par la gauche.

Quant à Nicolas Sarkozy, il sera jugé à ses paris. Le retour dans l’Otan favorisera-t-il les progrès de l’Europe de la défense ? La contraction du format des forces garantit-elle la stabilité du modèle d’armée et la satisfaction des missions ? Quelle sera l’issue de notre engagement en Afghanistan ?

Le consensus est-il brisé ?

Hier, on remarquait l’adhésion des Français à leur défense. Aujourd’hui, on constate une approbation par défaut qui reflète surtout le désintérêt de l’opinion.

Rien n’a remplacé la puissance de cohésion du triptyque indépendance-dissuasion-conscription. Les Français ont perdu l’habitude de s’interroger sur les menaces, d’un point de vue militaire. Du coup, quand l’actualité place ces sujets sur le devant de la scène, c’est souvent l’émotion qui l’emporte.

Et sur le plan politique ?

Les divergences entre formations politiques et au sein des partis sont de plus en plus apparentes. A l’avenir, on peut redouter des divisions profondes, notamment sur les interventions extérieures ou sur la dissuasion nucléaire.

A cet égard, le retrait possible des armes nucléaires de l’Otan stationnées en Europe et l’attrition probable des forces nucléaires britanniques va compliquer la donne pour la France. Notre pays peut-il être un isolat nucléaire en Europe ? La modernisation actuelle de nos armes leur assure techniquement une crédibilité à l’horizon 2025/2030.

Mais, lors du prochain quinquennat, entre 2012 et 2017, quand il s’agira de lancer de nouveaux programmes stratégiques forcément très coûteux, quelles seront les options et les positions d’arbitrage ? On constatera, alors, que le consensus n’existe pas et même, rétrospectivement, qu’il était mort depuis longtemps.

(1)La Défense de la France après la guerre froide, par Louis Gautier, PUF, 576 pages, 35 euros.


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