lundi 11 décembre 2017

Accueil du site > Terrorisme > France > Terrorisme islamiste : des individus qui agissent seuls

Terrorisme islamiste : des individus qui agissent seuls

David Servenay, Rue89

mercredi 23 décembre 2009, sélectionné par thom.B

Loïc Garnier dirige l’Unité de coordination de la lutte antiterroriste (Uclat), radar qui scrute « l’état de la menace ». Entretien.

Quels sont aujourd’hui les « états de la menace terroriste » ?

Loïc Garnier, patron de l’Uclat (DR)Sur la Corse et le Pays basque, la période est plutôt calme. En Corse, à cause des règlements de compte entre les deux gangs que sont la bande du Petit Bar [d’Ajaccio, ndlr] et celle de la Brise de Mer [de Bastia, ndlr]. A terme, le risque est de voir se profiler une dérive sectaire avec la radicalisation d’un groupe nationaliste qui voudrait se singulariser par une action spectaculaire, comme le fut l’assassinat du préfet Erignac. Mais sur le fond, le mouvement nationaliste s’est étiolé.

Sur le Pays basque, on craignait un été avec des attentats spectaculaires, en raison du cinquantième anniversaire de la création d’ETA. Finalement, à cause des coups très durs portés contre l’appareil politique et militaire de cette organisation, il n’y a pas eu d’attentats d’envergure.

A propos de radicalisation, quel bilan tirez-vous de l’affaire Tarnac, un an après… ?

Je n’aborderai pas cette affaire en particulier, qui fait l’objet d’une instruction judiciaire. Ce qu’on peut dire, c’est que cette mouvance de l’ultra-gauche se radicalise depuis quelques années. Nous estimons qu’il ne faut pas lâcher prise, pour pouvoir détecter à temps une dérive sectaire.

Cette radicalisation remonte à quand ? Au CPE ?

Oui, le CPE fut un thermomètre qui a montré l’existence d’une mouvance anarcho-autonome qui s’était endormie depuis les années 80. Concrètement, cela s’est manifesté par de la violence et de la marginalisation, intellectuelle et matérielle. Par exemple avec le développement des squats où l’on s’enferme dans un schéma ; on s’isole du monde réel ; on n’a plus d’échange intellectuel avec des gens ayant une autre opinion politique

L’autre aspect, c’est la violence, comme ce qui s’est passé à Poitiers avec les dégâts commis contre des magasins. Matériellement, ce n’est pas très différent d’une fin de manifestation violente à Paris avec des casseurs. Mais il y a aussi une cohésion et une organisation du mouvement, qui nous font penser à un mouvement politique avec les prémices d’une idéologie.

A combien de personnes estimez-vous cette mouvance ?

Entre 1000 et 3000 personnes. Mais les dernières manifestations, comme les camps « no border », n’ont pas mobilisé autant qu’ils l’espéraient.

Où en est-on de la menace islamiste ?

La principale menace est à l’extérieur de nos frontières, avec l’AQMI (Al Qaeda au Magreb islamique) qui s’est attaqué à des Français ou aux intérêts français, avec l’attentat contre l’ambassade de France de Nouakchott (Mauritanie). Le pire est devant nous.

Sur le front intérieur, c’est très différent. Il n’y a plus vraiment de réseaux islamistes -en dehors des filières de Djihad qui sont organisées à l’échelle européenne- mais des individus qui entrent dans un phénomène d’auto-radicalisation. Nous avons eu deux exemples récents :

- A Milan, un homme d’origine libyenne a eu les deux mains arrachées par l’explosion d’une bombe artisanale qu’il voulait faire sauter devant une caserne ayant des soldats en Afghanistan
- Dans l’Isère, le cas Adlène Hicheur, physicien nucléaire, qui préparait une action similaire contre le 27e Bataillon de Chasseurs alpins

Dans les deux cas, ce sont des individus qui agissent seuls, avec un profil difficilement détectable, sans point commun en dehors de celui de leur radicalisation. Hicheur a des motivations religieuses, dans la logique du Djihad mondial avec une adhésion au fondamentalisme, s’appuyant sur une rancoeur profonde à l’égard de l’Occident.

Quel est votre méthode pour contrer ce genre de terrorisme ?

Si vous avez une recette, nous sommes preneurs. C’est très compliqué, car un individu qui n’écrit pas sur les forums, ne voyage pas, n’a pas de contact avec les relais habituels de la mouvance islamiste… nous ne pouvons pas le détecter.

La meilleure méthode n’est-elle pas d’empêcher le passage à l’acte par des mesures politiques, économiques ou sociales (ce qu’on appelle le contre terrorisme par opposition à l’anti-terrorisme) ?

De ce point de vue, nous avons une approche très différente de celle des Anglo-Saxons, qui cultivent le dialogue religieux avec les communautés. On ne cherche pas à intégrer des communautés, mais des individus. Les Français cultivent deux choses :

- La laïcité : on ne rentre pas dans le dialogue religieux
- L’unicité de la Nation : je ne discute pas avec quelqu’un sur le critère religieux, mais parce qu’il est citoyen.

En matière de terrorisme, la ligne rouge c’est la commission de l’infraction. La théorie est claire et elle a le mérite d’exister. Nous essayons aussi de travailler avec les institutions. Par exemple, l’Uclat a interrogé l’Education nationale sur le phénomène de la radicalisation et les solutions pour la contrer.

Leur réponse est très intéressante : l’assimilation passe par la lutte contre l’échec scolaire, car c’est un facteur fort de radicalisation. Un jeune à qui on répète huit heures par jour qu’il est nul, il va chercher ailleurs (dans sa culture d’origine par exemple) des repères où il est valorisé.

Mi-novembre, vous avez annoncé la création d’un Comité de coordination des centres antiterroristes (CCCAT). Quel va être son rôle ?

En juin dernier, lorsque j’ai pris mes fonctions de chef de l’Uclat, je me suis rendu compte qu’on ne savait pas exactement quels pays européens étaient dotés d’un centre autonome de lutte antiterroriste. En fait, il y en a 13.

L’idée du CCCAT est d’avoir un circuit informel d’échange d’informations, par le biais d’un réseau dédié et crypté (fax dont on change régulièrement les algorythmes de cryptage par exemple). Pas pour échanger des informations purement opérationnelles, mais pour se transmettre un état général de la menace et se voir au moins deux fois par an.


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :