mercredi 18 octobre 2017

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La construction de l’État secret

Jean Guisnel, Le Point.fr

mercredi 23 décembre 2009, sélectionné par Spyworld

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L’État s’est arrogé le droit d’intercepter les communications, de déchiffrer les messages secrets échangés, en particulier par les ambassades, d’espionner à l’intérieur et à l’extérieur du pays au profit du décideur politique. Problème : ces pratiques sont le plus souvent proscrites et, pour y avoir recours, il convient de disposer des hommes capables de travailler dans le plus grand secret, et de les protéger vigoureusement, tout en s’en prenant sans faiblesse à ceux qui font le même travail pour une puissance étrangère. L’extraordinaire machinerie administrativo-militaro-policière mise en place en France pour assurer ces fonctions méritait certainement une véritable étude. La voici...

Alors que les affaires de renseignement ont été longtemps délaissées par les universitaires, ces derniers ont depuis quelques années entrepris de combler cette lacune typiquement française. Le dernier ouvrage de l’historien Sébastien Laurent n’est certes pas de ceux que l’on trouve dans les bibliothèques de gare, mais cet ouvrage savant demeure largement lisible par le grand public. Tous ceux qui s’intéressent à la prise de décision politique dans un État moderne y trouveront non seulement des quantités d’informations inédites, mais aussi de passionnantes histoires d’espions, de contre-espions, de soi-disant agents de renseignements, d’authentiques héros, etc.

Des archives militaires jusqu’alors inexplorées

Il a fallu instruire tous ces hommes de renseignement, avant de leur donner des instructions, et de les écouter, parfois, avant de suivre leurs avis, plus rarement. La gestion des hommes chargés de la collecte des secrets, des moyens qui leur sont accordés et de la production qu’ils fournissent à l’État se trouve au coeur de ces "politiques de l’ombre" disséquées par l’auteur. Il apporte sur cet échelon essentiel de l’appareil administratif français un éclairage original, y compris quand la Révolution mit en place la surveillance des étrangers : "Sous l’Ancien Régime, cette distinction n’avait pas de sens dans la mesure où tous les régnicoles étaient sujets du roi." Avant la Révolution, le renseignement était aux mains des seuls diplomates et policiers, avant de voir les militaires les rejoindre, au fil du temps, et de la construction de l’État moderne. Puisant sans réserve dans de très riches archives militaires laissées jusqu’alors inexplorées, l’auteur décrit le rôle croissant des attachés militaires et des officiers envoyés à l’étranger, pour y effectuer du renseignement. Il raconte ainsi, parmi cent autres histoires, comment, dans les années 1860, une mission française conduite au Japon par l’ingénieur du génie maritime François-Léonce Verny fut mise à profit pour assurer à la France une bonne connaissance du développement technique, scientifique et militaire de l’Empire.

Dense et fourmillant d’informations, l’ouvrage revient évidemment sur l’affaire Dreyfus qui s’est déroulée au coeur du renseignement français de l’époque, la Section de statistiques, et provoqua une profonde transformation, mal prise par une partie de l’armée : "Sous l’effet de l’affaire et face à la montée des tensions avec l’Allemagne, la réforme du renseignement de 1899-1900 fut interprétée par les nationalistes comme un complot étranger, réalisé avec la complicité des républicains." Une étude historique de ce niveau ne doit échapper ni aux connaisseurs des affaires de renseignement ni aux amateurs de sciences politiques !

Sébastien Laurent, Politiques de l’ombre. État, renseignement et surveillance en France . Bibliographie et index. 700 pages. Fayard, 32 euros ISBN 9782213643151


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