lundi 23 octobre 2017

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Il n’y a pas de ligne Maginot de l’innovation

Serge Tchuruk, Président-directeur général d’Alcatel, sur le Figaro

vendredi 16 décembre 2005, sélectionné par Spyworld

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La France s’interroge sur son destin, les Français s’inquiètent de leur avenir. La mondialisation est perçue, davantage chez nous que dans les autres pays européens, comme un risque. Nous redoutons désormais que même l’emploi qualifié soit menacé. Pour dessiner le chemin que nous devions emprunter, un schéma était souvent présenté : parce qu’il était illusoire de vouloir lutter contre les pays à bas coûts du travail, il était salutaire, pour la France comme pour l’Europe, de se spécialiser dans l’innovation et la recherche et le développement. Il pouvait y avoir une sorte de partage mondial entre pays développés et pays émergents : ici, la conception ; là-bas, l’exécution. Ici, la technologie ; là-bas, la production. Ici, la qualité ; là-bas, la quantité. Le problème, c’est que, petit à petit, les faits viennent invalider ce schéma. Pourquoi ? Simplement parce que ce schéma était trop schématique. La situation est en effet à la fois moins grave - nous pouvons, évidemment, conserver de nombreux emplois tant qualifiés que non qualifiés dans notre pays - et plus grave - nous sommes d’ores et déjà concurrencés, y compris sur les secteurs de pointe.

Alcatel, industriel des télécommunications, offre une éclairante illustration de ce phénomène. Nous opérons dans un secteur dont la rapidité des mutations est sans précédent et vient bouleverser la vie quotidienne de chacun. Ainsi, alors que 10% de la population française possédait un téléphone portable en 1998, en 2005 ce chiffre atteint près de 80%. Alors qu’il n’y avait que 67 000 abonnés à l’ADSL à la fin 2000, il y en a plus de 7 millions aujourd’hui. Pour Alcatel, l’enjeu de l’innovation est vital. Nous consacrons à la R & D 13% de notre chiffre d’affaires - 16 000 ingénieurs, 30% de l’ensemble des salariés ! - quand un pays comme la France n’y investit que 1,5% de sa richesse annuelle. En 2005, nous avons inauguré trois nouveaux centres de R & D, en Chine, en Inde et en Russie, tout en mobilisant d’importants moyens pour soutenir l’implantation des pôles de compétitivité en France. Confrontés aux questions de la localisation des centres de R & D, nous pouvons apporter notre éclairage au débat sur le « patriotisme économique ».

Quels sont les deux critères principaux que prend en compte un chef d’entreprise pour choisir le lieu d’implantation d’un centre de R & D ? Le premier, c’est l’existence d’un « écosystème » propice à l’innovation. Il tient autant à la qualité des équipes, notamment leur capacité créatrice, qu’à la qualité de l’environnement universitaire et industriel, pour que l’activité des PME-PMI entre en résonance avec celle des grandes entreprises. Le second critère, c’est celui de l’insertion de l’innovation dans le marché : l’offre technologique la plus brillante ne devient un succès que dès lors qu’elle rencontre un marché.

Comment se situent la France et l’Union européenne au regard de ces deux critères ?

S’agissant du premier critère - l’écosystème propice à l’innovation -, nous disposons d’indéniables atouts. La qualité individuelle de nos ingénieurs et de nos chercheurs continue d’assurer un creuset de compétences qui nous permet d’aborder sans complexe la compétition internationale. Ainsi, si Alcatel est aujourd’hui le numéro 1 mondial des technologies optiques et de l’accès haut débit, c’est à notre base européenne que nous le devons. Les récentes initiatives françaises comme les pôles de compétitivité devraient avoir un effet de levier déterminant et Alcatel y participe activement, la France étant et devant rester à l’avenir notre pôle de recherche le plus important. Sur le plan européen, le programme de constellation satellitaire Galileo est un parfait exemple de développement d’un écosystème de grande échelle. Mais ces soutiens publics doivent être amplifiés. Les fonds publics dans les technologies de l’information et de la communication plafonnent à 8 milliers d’euros dans l’Union européenne alors qu’ils atteignent 11 milliards au Japon et caracolent à 20 milliards aux Etats-Unis. Il faudra aller plus loin et plus vite encore au risque, sinon, d’accumuler un retard dangereux.

Quant au second critère - l’insertion sur le marché local -, nous devons faire en sorte que nos technologies soient adaptées aux différents marchés qui s’offrent à nous. Le potentiel de croissance dans les pays émergents est immense : la Chine enregistre 5 millions de nouveaux abonnés au mobile tous les mois ; en Inde, seul 1% de la population dispose d’un accès à Internet. Mais le critère quantitatif n’est pas le seul qui compte. La Corée du Sud en est un exemple éclairant : le très haut débit y est généralisé, la télévision sur mobiles diffusée par voie satellitaire est déjà commercialisée. En France et en Europe, le degré de diffusion des technologies de l’information est un facteur-clé de notre compétitivité ; c’est aussi une nécessité vitale pour que nos chercheurs européens restent à la pointe.

Existe-t-il un troisième critère, qui serait le coût des centres de R & D ? Il s’agit certes d’un élément significatif lorsque, pour le même investissement, vous mobilisez quatre ingénieurs en Chine contre un seul en Europe. Mais, au-delà, les deux critères dont j’ai parlé restent primordiaux : par exemple, c’est en Californie que nous localisons notre effort principal dans les routeurs IP, même si c’est une région fort chère, car c’est le berceau de la technologie IP. Il est donc impératif que l’Europe maintienne son avance technologique pour éviter que le critère de coûts ne devienne plus déterminant dans le choix de localisation des équipes.

Au total, nous avons aujourd’hui une R & D géographiquement diversifiée. C’est, pour Alcatel, une nécessité. C’est aussi, pour la France et pour ses salariés français, une opportunité. C’est enfin, pour les consommateurs européens, une chance. Alors, plutôt que de cultiver avec nostalgie la vision de la « guerre d’avant », plutôt que de se terrer derrière une illusoire ligne Maginot de l’innovation, la France et l’Europe doivent avoir une exigence d’excellence pour relever le défi de la concurrence. Elles en ont les moyens.


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