lundi 18 décembre 2017

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Le policier expert en « branchements » raconte les pratiques illégales

Marie-Amélie Lombard-Latune, Le Figaro

mercredi 12 janvier 2005, sélectionné par Spyworld

Le procès des écoutes de l’Elysée reprendra lundi avec l’audition d’Edwy Plenel. Le journaliste du Monde fut l’une des principales « cibles » de l’espionnage téléphonique de l’équipe Prouteau. Plus de mille pages de retranscriptions d’interceptions figurent au dossier. Hier, un ancien policier des RG a apporté un nouvel éclairage sur la pratique des écoutes.

Les Renseignements généraux, c’est « la famille » du témoin. Aujourd’hui, Jean-Paul Musy est retraité de la police nationale, au grade de contrôleur général. Mais cet homme à l’expression carrée où pointe souvent l’humour n’a pas coupé le cordon. De 1982 à 1984, il a dirigé la section recherche des RG et a côtoyé la cellule élyséenne. A ce titre, les écoutes, c’était son rayon. Il en parle en professionnel, « quasi en expert », lui fait remarquer le président Kross.

« Dans ces années, rappelle le policier, hormis les écoutes judiciaires (demandées par un juge, NDLR), tout le reste était illégal. » Il faudra en effet attendre 1991 pour qu’une loi autorise les écoutes dites administratives. Ce vide juridique n’empêchait nullement, on le sait, les différents services de renseignement de réaliser des interceptions. Le témoin ne résiste pas à l’ironie : « A l’époque, les magistrats nous demandaient des nouvelles d’écoutes que nous pratiquions en toute illégalité. On a vécu dans un monde d’hypocrisie ! » Souvenir plutôt favorable à la cellule de l’Elysée puisqu’il revient à dire que Prouteau et son équipe n’étaient, en la matière, pas plus voyous que les RG ou la DST.

Chaque service était doté d’un contingent de branchements - une vingtaine pour celui de M. Musy. « Pour brancher quelqu’un, il fallait supprimer quelqu’un d’autre - le terme technique peut faire frissonner chez un spécialiste de l’ombre. On a travaillé sur Action directe, l’extrême droite, les DOM-TOM. Dans tous ces domaines se produisaient des attentats mais nous disposions de très peu d’écoutes. » La démonstration sous-entend qu’à l’inverse l’équipe Prouteau n’était guère professionnelle : « Il fallait donc des motifs sérieux. Ecouter des journalistes doit être une sacrée corvée ! Non, vraiment, il ne fallait pas gaspiller. » D’autant, précisera le contrôleur général, que le contenu des écoutes est souvent très « décevant, du genre : C’est toi ? C’est moi. Bon... on fait comme on a dit ».

Une autre indication va être apportée à la façon dont fonctionnait la cellule. On le sait, sur chaque demande d’interception devait figurer un motif. Ceux allégués par les hommes de l’Elysée étaient plutôt laconiques : « trafic d’armes », « association de malfaiteurs », « proche des milieux terroristes ». Un souci de discrétion légitime, accorde le témoin, car le document passait dans les circuits administratifs avant d’aboutir à Matignon. « En revanche, poursuit-il, la notice qui est destinée à la personne décisionnaire doit être beaucoup plus détaillée. On doit préciser « l’intéressé a tel passé judiciaire, tels contacts ». Aucune écoute n’est accordée dans le brouillard. » Et pourtant... Au détour de cette audition, le tribunal apprend que les directeurs de cabinet du premier ministre, destinataires des demandes, ne disposaient que des motivations succinctes. De quoi soulager la défense de Michel Delebarre et de Louis Schweitzer, qui ont servi successivement sous Pierre Mauroy et Laurent Fabius.

Avec un sens de l’à-propos inné, Louis Schweitzer rejoint d’ailleurs une audience d’où il était absent depuis plusieurs semaines (NDLR : la présence des prévenus n’est pas obligatoire en correctionnelle). Sans façon, le PDG de Renault attrape une chaise en plastique et répond au président : « Effectivement, je ne recevais qu’un bordereau récapitulatif. » Jean-Claude Kross marque une pause : « C’est très important. Cela veut dire que le directeur de cabinet du premier ministre est aveugle. » Louis Schweitzer a parfaitement saisi l’avantage qu’il pouvait tirer de la situation : « Une commission (le rapport Schmelk en 1981) avait dit qu’une loi était souhaitable mais elle n’avait pas dit : « Il faut tout arrêter. » Moi, ma règle était simple : pas de journalistes, pas d’avocats, pas d’hommes politiques, pas de syndicalistes (écoutés).

« Estimez-vous qu’on a fait obstacle à votre contrôle ? », l’interroge Me Mignard, avocat de la partie civile, faisant allusion aux demandes floues en provenance de la cellule. La réponse tombe, sobre mais lapidaire : « J’en ai la conviction intime. »


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