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Espace : l’incroyable défi lancé par le petit OHB au géant EADS

Jean-Philippe Lacour, Les Echos

mercredi 27 janvier 2010, sélectionné par Spyworld

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Il y a moins de trente ans, ce n’était qu’une petite entreprise familiale du nord de l’Allemagne. Désormais, OHB est un acteur qui compte dans l’aérospatiale. Au grand dam d’EADS et de sa filiale Astrium, c’est lui qui fabriquera les premiers satellites du projet Galileo. Un contrat de 566 millions d’euros. Et l’histoire ne fait sans doute que commencer...

En bons Allemands du Nord, nous attendrons que l’encre du contrat soit sèche avant de faire la fête. » Berry Smutny, arrivé l’été dernier chez OHB, à Brême, pour y piloter l’activité dédiée aux satellites, savoure cette journée par avance. La direction du groupe allemand, au grand complet, sera aujourd’hui à Noordwijk, dans les environs d’Amsterdam, pour y signer le contrat passé avec l’Agence spatiale européenne (ESA), pour le compte de la Commission européenne, et portant sur la livraison de 14 satellites du projet de système de navigation européen Galileo. Qui l’eût cru ? Début janvier, c’est bien à cette PME allemande que Bruxelles a choisi de confier cette commande. Une sacrée claque pour le géant Astrium, filiale d’EADS, donné largement favori. A Brême, lorsque les verres auront fini de tinter, « nous nous mettons aussitôt au travail avec l’ESA », promet Berry Smutny. Le calendrier, il est vrai, est serré. Dès 2012, deux premiers satellites devront avoir été livrés, et le reste devra l’être en 2014. A lui seul, ce contrat de 566 millions d’euros - le plus gros de son histoire -représente près de deux fois le chiffre d’affaires d’OHB. Souvent décrit comme le Petit Poucet de l’industrie aérospatiale, l’entreprise brêmoise est devenue un acteur incontournable dans le développement et l’assemblage de petits satellites commerciaux ou scientifiques.

L’ESA elle-même a tenu, dans l’ultime phase de négociation du projet Galileo, à traiter sur un pied d’égalité les deux candidats, même s’ils ne boxaient pas dans la même catégorie. « Nous sommes sur un produit de haute couture. La taille de l’entreprise candidate importe peu », explique-t-on à l’agence. La différence, OHB, dix fois moins grand qu’Astrium en termes d’effectifs, l’a faite sur le contenu de sa proposition, tout en privilégiant le « low-cost », avec un prix inférieur de 100 millions d’euros à celui de son concurrent, dit-on.

L’esprit de compétition dans les gènes

Mais, à vrai dire, OHB n’en est pas à son premier coup d’éclat. La victoire dans l’appel d’offres sur Galileo, l’allemand l’a en effet construite dès 2001. Deux ans plus tôt, les opérations militaires au Kosovo ont souligné la nécessité, pour les troupes sur le terrain, de disposer de moyens de renseignement autonomes. Berlin songe alors à doter son armée d’un système d’imagerie radar. Le projet SAR-Lupe, comprenant le déploiement d’une constellation de 5 petits satellites de très haute résolution, est né. Dès ce moment-là, OHB et Astrium sont à la lutte. La filiale d’EADS, qui passe pour beaucoup comme la partenaire naturelle de ce projet, voit pourtant lui échapper le juteux contrat de 350 millions d’euros. Depuis 2006, 5 satellites SAR-Lupe sont sortis des hangars de Brême, et volent à 500 kilomètres au-dessus de la Terre. « Dès l’entame du projet Galileo, nous avons fortement cru que notre savoir-faire démontré sur SAR-Lupe nous aiderait à construire la prochaine constellation de satellites dans les meilleures conditions », explique Berry Smutny, soulignant non sans ironie que « les grands ont parfois des difficultés à suivre une stratégie de "low cost" ». Chez OHB, l’esprit de compétition est dans les gènes, « car c’est notre seule manière de briser des monopoles », s’amuse-t-il.

Des coûts horaires inférieurs de 30 % à la concurrence, un organigramme plat, des installations sobres, pas d’intégration verticale et, à la place, un choix de partenaires industriels de renom dans toute l’Europe… Son succès commercial, OHB le doit à tout cela à la fois. Une réussite qui affole ses rivaux, qui ont longtemps regardé la PME de Brême de haut. Avant de retomber sur terre.

Au départ de l’aventure OHB, il y a une femme, Christa Fuchs, originaire de Pinneberger, dans le nord de l’Allemagne. Alors que ses enfants font leurs études, Christa rachète en 1982 la petite entreprise OHB : Otto Hydraulik Bremen. Il s’agit alors d’un atelier occupant 5 salariés dans la construction et la réparation navale. Manfred Fuchs, le mari, ingénieur dans l’aéronautique à Hambourg, entre en 1985 dans l’entreprise, et lui fait prendre le cap de l’aérospatiale, qui représente désormais 90 % de son chiffre d’affaires. Drôle de destin pour cet homme né dans le Tyrol bavarois, issu d’une famille de vignerons et de fabricants de scies depuis le XIII e siècle. Le couple fait vite ses preuves : Manfred dans le rôle du visionnaire et Christa en gestionnaire avisée. Agé aujourd’hui de soixante-huit ans, Manfred a cédé il y a cinq ans la direction générale du groupe à son fils Marco. Lequel a surtout hérité du sens des affaires de sa mère. Avant d’entrer dans le groupe familial, il a exercé le métier d’avocat au sein du cabinet Jones Day Reavis & Poque à Francfort et à New York, faisant ses gammes dans le domaine des fusions et acquisitions. En 1995, il intègre OHB, rebaptisé quatre ans plus tôt Orbital Hochtechnologie Bremen. Responsable des participations et du développement, il va être l’artisan de l’entrée en Bourse, en 2001, d’une filiale du groupe, OHB Teledata. Celle-ci fusionne ensuite avec OHB Systems, pour donner le nom actuel de OHB Technology.

Les initiales sont restées depuis l’origine, comme l’esprit familial qui plane sur cette entreprise. Neuf ans après l’entrée en Bourse, le capital du second groupe aérospatial allemand est encore contrôlé à 64,4 % par le clan Fuchs, le reste est dispersé dans le public. Amateurs d’OPA, s’abstenir… Et, en termes de gouvernance, cela donne à peu près ceci : quand le fils Marco veut s’enquérir des derniers développements dans l’aérospatiale, il n’a qu’à faire quelques pas au troisième étage du siège à Brême pour franchir la porte du bureau de son père. Pour parler stratégie, c’est la porte à côté, chez sa mère, qui préside le conseil de surveillance du groupe. On est loin de l’univers EADS !

Des projets conçus en partenariat

Au lieu d’intégrer verticalement la production, la stratégie du « faire faire » conduit OHB à confier la réalisation de « 70 % de ses offres à des partenaires compétents », explique Berry Smutny. La société coopère ainsi de longue date avec des entreprises françaises comme Thales Alenia Space - une coentreprise entre Thales et l’italien Finmeccanica -ou même son principal rival, Astrium. « Thales n’a pas de présence en Allemagne dans l’aérospatiale, justifie le dirigeant brêmois. Dès lors, il est naturel que des projets européens soient conçus en partenariat. » Six satellites du programme Meteosat ont ainsi été construits en commun. La coopération coule moins de source avec Astrium, très présent outre-Rhin, et qui de ce fait joue souvent sa propre partition. Il n’empêche, sur la fusée Ariane 5, OHB fournit tout de même certaines pièces au maître d’oeuvre Astrium.

Pour OHB, l’histoire s’accélère en fait en 2007. Pour la première fois, l’ESA lui confie cette année-là un gros contrat, portant sur la fourniture de la plate-forme d’un petit satellite géostationnaire destiné à des missions de télécommunications (programme Artes 11). En tant qu’assembleur, OHB peut ainsi se targuer d’avoir introduit une technologie qui n’était pas produite auparavant sur le sol allemand. Mais ce n’est pas tout. Car, fin 2007, à la surprise générale, la société se voit offrir l’opportunité rêvée de faire un pas de géant dans l’aéronautique. Airbus choisit en effet d’entrer en négociations exclusives avec la PME de Brême pour le rachat de trois de ses sites de production allemands, à Varel, Nordenham et Augsbourg. OHB fournit déjà, à l’époque, des pièces pour les A380 et A400M, à travers sa filiale MT Aerospace. Mais le pari est osé. Il faudrait reprendre d’un coup 6.000 salariés, et gérer un chiffre d’affaires de 1 milliard d’euros. Cinq fois plus que celui réalisé par l’entreprise familiale. La presse croit le deal ficelé, mais les négociations s’enlisent, aucune partie n’acceptant les conditions de l’autre. Au coeur du débat, la mise en conformité des usines pour la fabrication de composants en carbone du fuselage pour le futur A350. Au bout du compte, le projet sera abandonné, et Airbus conservera ses usines.

Aujourd’hui, à observer les déboires financiers de l’A400M, on se dit soulagé, à Brême, d’avoir manqué le rachat des sites Airbus, mais d’avoir pris le dessus sur le projet Galileo. L’avenir est tout tracé, désormais, en tant qu’intégrateur de grande échelle, reconnu par l’Union européenne et l’ESA sur la large palette d’activités qu’offre l’aérospatiale, à savoir l’observation terrestre, la science et l’exploration d’autres planètes. Sur le futur lot -8 exemplaires supplémentaires -à attribuer des satellites Galileo, comme la prochaine génération des programmes Meteosat et SAR-Lupe, la compétition avec Astrium s’annonce acharnée.

La naissance d’une mini-galaxie

OHB Technology compte près de 1.500 salariés dont 300 travaillent au siège, à Brême, en Allemagne. Le groupe compte une vingtaine de filiales réparties en Allemagne, en France, au Royaume-Uni, au Luxembourg et dernièrement en Italie ,via le rachat de Carlo Gavazzi Space. Aux Etats-Unis, OHB a participé au lancement de satellites Orbcomm et a pris une participation minoritaire (19 %) dans l’entreprise californienne SpaceDev. En 2007, l’acquisition de la firme munichoise Kayser-Threde GmbH, comptant 200 salariés, a permis de créer une quatrième division dédiée aux prestations pour missions spatiales et développements de charges utiles et de matériel scientifique pour satellites. Les trois autres divisions visent les petits satellites et les systèmes de sécurité (OHB System AG), la sous-traitance pour l’aérospatiale et l’aéronautique (MT Aerospace AG), enfin les transmissions de données (OHB Teledata GmbH). Le chiffre d’affaires consolidé devrait dépasser les 300 millions d’euros en 2009, pour un résultat avant impôt de quelque 21 millions d’euros.


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