mercredi 20 septembre 2017

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Allemagne : employés sous haute surveillance

Nathalie Versieux, Letemps.ch

samedi 20 février 2010, sélectionné par Spyworld

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Malgré une série de scandales au cours des derniers mois, l’espionnage des salariés reste une pratique courante en Allemagne, où l’usage du Net à des fins privées peut être un motif de licenciement

Dans le monde du travail en Allemagne, tout s’espionne. Conversations téléphoniques, usage d’Internet à des fins privées, comptes bancaires et même infidélités conjugales… Aucun champ de la vie privée ne semble échapper à la curiosité des entreprises allemandes, malgré une série de scandales au cours des derniers mois.

Deutsche Telekom et Deutsche Bahn, qui avaient fait espionner les activités de leurs salariés (du top manager à l’employé de bureau) pour traquer la corruption ou en amont d’une candidature, se sont engagées à mettre en place un code de bonne conduite interne en la matière. Le géant du discount Lidl, qui avait placé des caméras cachées à proximité des caisses pour vérifier la probité de ses salariés, s’est pour sa part engagé à mettre fin à ces pratiques. « L’ampleur de ces scandales, les réactions des entreprises concernées, tout cela montre qu’on a pris conscience du problème, qu’on se trouve dans une phase de transformation », espère Jan Jurczyk, du syndicat des services ver.di. Publicité

Détectives spécialisés

L’abondance de l’offre sur le créneau des cabinets de détectives spécialisés dans la surveillance de salariés et la quantité de logiciels proposés aux patrons pour contrôler l’usage que leurs employés font du Web ou du téléphone semblent prouver le contraire.

Le fabricant de logiciels ProtectCom assure ainsi avoir vendu via Internet plus de 100 000 exemplaires de son logiciel Orvell Monitoring, le produit phare de l’entreprise. « Notre logiciel suit chaque activité menée sur le PC, enregistre chaque mouvement du clavier et procède régulièrement à un enregistrement de l’écran, précise ­Carsten Rau, le patron de ProtectCom. Vous pouvez en quatre minutes récapituler huit heures de travail de vos salariés sur leur PC. » En option : la possibilité pour le supérieur hiérarchique d’être alerté lorsque certains mots clés tels que « candidature » ou le nom du chef sont envoyés sur le Net. Le logiciel est téléchargeable via Internet à partir de 59,99 euros (87 francs). ProtectCom se contente de rappeler discrètement avant la transaction le cadre législatif en vigueur.

Le cadre légal

Le contrôle des salariés n’est en effet pas illégal en Allemagne. « A condition de ne pas être mené à l’insu des salariés, comme cela était le cas chez Deutsche Telekom, Deutsche Bahn ou Lidl, et à condition de ne pas dépasser certaines limites du type caméras cachées dans les vestiaires ou les douches, précise Jan Jurczyk. Les contrôles sont légaux à partir du moment où les salariés sont informés du fait qu’ils peuvent être contrôlés. »

Comme aux Etats-Unis, ces contrôles peuvent mener à un licenciement. Le cas d’un chef d’équipe de BASF, licencié pour avoir consulté des sites à caractère pornographique sur son lieu de travail, avait fait couler beaucoup d’encre. Le salarié avait finalement perdu toutes les instances de son procès. A Hambourg, le salarié d’une petite PME risque de perdre prochainement le procès qui l’oppose à son employeur pour avoir surfé jusqu’à trois heures par jour sur des sites de rencontres.

Selon un sondage réalisé en 2006 par la société de travail intérimaire Randstad et le quotidien Handelsblatt, un tiers des entreprises allemandes interdisent à leurs salariés tout usage d’Internet à des fins privées ; 16% seulement l’autorisent expressément ; une entreprise sur deux tolère un usage « modéré » du Net à des fins personnelles. La justice allemande estime pour sa part que quiconque surfe depuis le bureau jusqu’à 100 heures par an (une demi-heure par jour) « ne peut être licencié sans avertissement ». Toujours selon Randstad, 42% des employeurs allemands contrôleraient l’usage que leurs salariés font des consultations en ligne et 36% l’usage du téléphone. « 75% des entreprises qui procèdent à des contrôles ont au préalable prévenu leurs salariés », estime l’Office fédéral de protection des données. Publicité

Chartes internes

C’est par exemple le cas chez RheinEnergie. « Nous avons établi voici maintenant quinze ans une règle simple et valable pour tous en accord avec les représentants du personnel et ça fonctionne très bien », explique Christoph Preuss, le porte-parole de ce producteur régional d’énergie de l’ouest de l’Allemagne. « Chacun de nos salariés qui en a besoin pour son travail dispose d’un téléphone, d’un portable, d’une connexion à Internet et d’une adresse e-mail. Ces outils doivent être exclusivement utilisés à des fins professionnelles. Si nous avons le soupçon qu’un salarié les emploie à des fins privées, alors nous sommes obligés d’intervenir. » En clair, RheinEnergie (3000 salariés) se conserve le droit de contrôler ses employés et de licencier toute personne qui surferait sur le Net pour organiser ses prochaines vacances ou soignerait son réseau d’amis depuis le téléphone du bureau.

Comme RheinEnergie, la plupart des grandes entreprises allemandes ont choisi de fixer dans une charte interne des règles claires limitant l’usage du téléphone ou d’Internet à des fins privées, sur le lieu de travail. Les entreprises américaines présentes en Allemagne et les firmes allemandes implantées aux Etats-Unis font souvent figure de précurseur : la bourse de New York impose en effet, depuis 2004 et la vague de scandales qui a marqué cette période, la définition de règles d’hygiène morale qui régissent les relations avec les clients, les fournisseurs et les salariés.

Mais les PME et les entreprises familiales sont souvent à la traîne. « Surtout les entreprises qui pratiquent de très bas salaires et s’arrangent pour contourner la loi sur les comités d’entreprise, comme la distribution », estime Jan ­Jurczyk. Le cercle vicieux du bas salaire, de l’absence de motivation et de la répression expliquerait le recours à des méthodes dignes de la Gestapo ou de la Stasi, la redoutée police politique de l’ex-RDA : l’installation de caméras cachées sur le lieu de travail, de GPS miniatures dans les voitures des représentants de commerce, de logiciels dans les ordinateurs ou des filatures pour vérifier l’état de santé de salariés déclarés malades. « Des pratiques courantes », selon l’avocat de Hambourg Torsten Bebensee.


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