samedi 16 décembre 2017

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Le patriotisme économique commence par la finance

Le Figaro

jeudi 29 décembre 2005, sélectionné par Spyworld

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« Un pays qui ne dispose pas d’une industrie financière abandonne aux autres la définition de son avenir »

Le patriotisme économique a-t-il un sens ? Oui. Est-il opposé au libéralisme et à l’ouverture internationale ? Non. Est-il l’affaire de l’Etat seul ? Non. Cela concerne donc chacun de nous ? Oui. Patriotisme et finance s’opposent-ils ? Non. On peut donc développer la finance en France et agir pour le bien commun ? Oui. Plus que jamais.

Un pays qui ne dispose pas d’une industrie financière abandonne aux autres la définition de son avenir. On peut incriminer les vues « court-termistes » des actionnaires internationaux, l’égoïsme des fonds de pensions anglo-saxons, la cupidité des spéculateurs et la mise en tutelle de nos entreprises qui en résulterait. Mais pourquoi récuser le rôle incontournable de la finance dans les économies modernes, au lieu de le revendiquer pour ce qu’il peut être aussi : un outil au service du bien commun, de la création de richesse et de l’emploi ? On a la finance qu’on veut ou la finance qu’on mérite. Le grand atout du marché, c’est de laisser à chacun la responsabilité de faire ses choix et de jouer ses cartes. Qu’est-ce qui nous oblige à laisser les investisseurs internationaux contrôler le capital de nos entreprises, sinon le fait que nous n’investissons pas assez dans ce capital, parce que nous préférons prêter à l’Etat ? Si notre pays est le premier réservoir d’épargne d’Europe, c’est que nos compatriotes ont intégré la probable faillite de l’Etat à tenir toutes ses promesses, à commencer par leurs retraites. Qui en effet raisonne à dix ou vingt ans : le budget de l’Etat, ou Renault, ou Total, ou BNP Paribas ? L’annualisation du budget limite l’horizon de l’Etat, d’où le report incessant des dépenses actuelles sur les générations futures. Ce qui bâtit l’avenir, la création durable de richesse, ce sont les entreprises. Or seule une base actionnariale forte leur donne les moyens d’investir à long terme.

De leur côté, les investisseurs en actions ont plus que les autres une préférence pour l’avenir, car la rentabilité de leur placement n’est certaine que sur une longue période, et risquée sinon. C’est ce qui justifie leur rôle dans la marche de l’entreprise, même si d’autres parties prenantes ont aussi leur mot à dire. Or chacun est en droit d’investir ainsi, individuellement ou collectivement. Libre alors à des actionnaires plus conscients, s’ils sont assez nombreux, de faire sentir leurs priorités, y compris de responsabilité sociale de l’entreprise. Pour qu’un tel pouvoir s’exerce, de façon transparente, on impose des règles de plus en plus exigeantes de gouvernance.

Il est donc temps qu’on arrête de se gorger de mots sur le capitalisme d’aujourd’hui. L’économie française est ouverte ; c’est une réalité et aussi un bien. Et dans cette économie ouverte, notre lacune n’est pas l’excès de la finance française, mais son insuffisance. Il y a huit fois plus de professionnels du marché financier à Londres qu’à Paris. Devons-nous être fiers de ce brillant résultant ? Le nerf de la guerre est là, et nous le délaissons.

Il y a un véritable patriotisme économique, c’est celui de la solidarité dans l’action. Pas la ligne Maginot. Pas Danone comme nouvelle ligne bleue des Vosges. Pas ce double jeu naïf par lequel on accepte que nos entreprises en achètent d’autres partout, sans qu’on tolère la réciproque. Nous sommes une économie marchande, fondée sur les échanges, plus le grand royaume paysan qui a forgé nos références collectives. Dans cette action collective, souple et mobile, le politique a son rôle. Il n’y a pas d’économie, même ouverte, sans des institutions, des lois et règlements, des écoles et des tribunaux, de la recherche, et une solidarité active avec tous. Il faut pour cela des autorités compétentes et attentives. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi une forme d’action collective. Même pour définir les normes, car celles-ci sont pour la plupart internationales. Le patriotisme implique donc que, au-delà de l’Etat, avec l’appui de l’Etat, le relais soit pris par les professionnels.

Rêve pieux, alors que la concurrence fait rage et que chaque entreprise pense surtout à ses résultats ? Non, les exemples de nos partenaires montrent que c’est possible et nécessaire. Prenons le secteur le plus international qui soit, la finance, et la place la plus ouverte de toutes, Londres. Son ouverture a été consciemment vécue par la City comme une stratégie collective de survie et de développement. Ce que nous offre cet exemple, c’est, dans une compétition intense, une fantastique capacité collective de mobilisation et de coopération. Un objectif commun dépasse tous les antagonismes : que la Place soit un des centres mondiaux de l’activité. C’est même inscrit dans les objectifs de l’autorité publique en charge de la surveiller (la FSA). C’est la notion anglo-saxonne de community : une solidarité première, qui commence avec le voisinage. Et qui associe, dans un climat de confiance mutuelle, autorités publiques et initiatives privées. Le succès de cette stratégie est spectaculaire : la place de Londres est l’une des principales au niveau mondial, dominant de façon massive le paysage financier européen, alors même qu’elle n’est pas dans l’euro.

Certes, cette stratégie n’est pas transposable en tous points. D’abord le tout-finance n’est pas la panacée. Surtout, elle a comporté de rudes concessions : les entreprises étrangères y dominent. Sans aller aussi loin, tirons-en donc la leçon positive : quand une communauté sait ce qu’elle veut et se mobilise pour cela, son action est payante. Et elle profite à tous.

Cessons donc de nous faire inhiber par les slogans à la mode. Un pôle financier puissant, compétent, internationalement influent, bien orienté, c’est un bien collectif. Disons-le résolument, c’est un acte de patriotisme. Bâtissons-le donc, ensemble, puisque c’est une des conditions de notre liberté.

* Directeur général adjoint de la Fédération bancaire française et délégué général de l’Association française des entreprises d’investissements.


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