dimanche 22 octobre 2017

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Le monde black de GW

Dadefensa.org

dimanche 1er janvier 2006, sélectionné par Spyworld

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Le long article du Washington Post du 30 décembre sur la position et l’activité de la CIA aux Etats-Unis est plein de signification. L’article a des prolongements d’analyse suggérant une évolution structurelle radicale. Il nous décrit une machinerie de sécurité nationale (la CIA, mais en fait plus que la CIA) qui continue de s’étendre dans ses structures et ses activités depuis 2001. En même temps, cette situation dynamique mise de plus en plus à découvert provoque de plus en plus de réactions hostiles (« Covert CIA Program Withstands New Furor - Anti-Terror Effort Continues to Grow »).

L’intérêt de l’article est qu’il constitue une somme très révélatrice de l’état de l’évolution du renseignement américain, et plus généralement du monde “black” (secret) du système de l’américanisme depuis le 11 septembre 2001. Il met en évidence, à notre sens, quelques points essentiels d’une situation tout à fait nouvelle mais point surprenante, - “tout à fait nouvelle” parce qu’exposée de plus en plus en pleine lumière, “pas étonnante” parce que de nombreux signes alimentaient des hypothèses dans le sens d’une situation qui nous est décrite, - et dont l’origine est à chercher dans la Guerre froide, voire dans les origines de la Guerre froide... (Dans ce cas, la correspondance entre Gladio et 9/11 prend tout son sens.) L’article fait ce travail de mise en évidence de façon plus ou moins volontaire, de façon plus ou moins consciente, en mesurant plus ou moins les implications de ce qu’il met à découvert.

Nous tentons de mentionner les points qui nous apparaissent importants. Ils dépassent largement le seul cadre politique et de sécurité de l’actuelle situation aux Etats-Unis. Mis bout à bout ou confrontés les uns aux autres, ces divers points doivent conduire à des interrogations fondamentales sur la forme même du système américaniste et, par conséquent, sur les rapports de ce système avec le reste de l’Occident.

- Il existe désormais, au sein de la CIA, un programme désigné par les initiales GST. Il recouvre un nombre semble-t-il non limité de sous-programmes représentant tous les volets de la lutte anti-terroriste (interprétation restrictive), et en fait tous les volets d’une nouvelle façon de traiter les affaires du monde (interprétation générale).

« The effort President Bush authorized shortly after Sept. 11, 2001, to fight al Qaeda has grown into the largest CIA covert action program since the height of the Cold War, expanding in size and ambition despite a growing outcry at home and abroad over its clandestine tactics, according to former and current intelligence officials and congressional and administration sources.

 » The broad-based effort, known within the agency by the initials GST, is compartmentalized into dozens of highly classified individual programs, details of which are known mainly to those directly involved. »

- Désormais, le pouvoir ne dissimule plus, ni l’importance, ni la forme des activités de la CIA et du renseignement en général, et de l’action dite covert. En un sens, on dirait que le black (désigne toutes les activités secrètes) n’est plus black dans son principe même s’il le reste dans ses modalités. Finie, l’époque du diplomate, du ministre ou du Président disant à un agent secret : “Vous accomplirez votre mission mais sachez que si vous êtes pris, nous nierons vous avoir donné des instructions, nous nierons même que nous vous connaissons”. L’attitude de GW et des autres est complètement différente : « “In the past, presidents set up buffers to distance themselves from covert action,” said A. John Radsan, assistant general counsel at the CIA from 2002 to 2004. “But this president, who is breaking down the boundaries between covert action and conventional war, seems to relish the secret findings and the dirty details of operations.” »

- Les conditions de la “guerre contre la terreur” telle que l’envisagent les autorités et l’establishment de Washington sont telles que les opérations secrètes sont devenues universelles, affectent tous les domaines et ne sont contraintes par rien. Le maître-mot, qui autorise tout : “légitime défense”. « “Everything is done in the name of self-defense, so they can do anything because nothing is forbidden in the war powers act,” said one official who was briefed on the CIA’s original cover program and who is skeptical of its legal underpinnings. “It’s an amazing legal justification that allows them to do anything,” said the official. » (Par exemple, nous ne pensons pas du tout, comme l’exprime The Independent aujourd’hui que la “guerre contre la terreur” aux USA va évoluer vers une normalisation, une banalisation : « Americans, in all probability, will develop a more European, more fatalistic attitude to terrorism : that it is a scourge to be contained, rather than eliminated once and for all. » Nous pensons au contraire que la situation va continuer à s’exacerber à Washington, car c’est bien là qu’est le principal théâtre d’opération, à l’intérieur du système.)

- Tout cela fonctionne selon des modes de pensée complètement maximalistes, notamment dans l’interprétation des lois, dans l’interprétation de la situation (les services de sécurité vivent selon l’idée qu’une nouvelle attaque type-9/11 est une probabilité permanente, voire une quasi-certitude), dans l’interprétation des perspectives (les pratiques actuelles sont justifiées par le fait que, si elles n’étaient pas réalisées, des pratiques encore plus extrêmes seraient nécessaires).

« Gen. Michael V. Hayden, deputy director of national intelligence, has described the administration’s philosophy in public and private meetings, including a session with human rights groups.

 » “We’re going to live on the edge,” Hayden told the groups, according to notes taken by Human Rights Watch and confirmed by Hayden’s office. “My spikes will have chalk on them. . . . We’re pretty aggressive within the law. As a professional, I’m troubled if I’m not using the full authority allowed by law.” Not stopping another attack not only will be a professional failure, he argued, but also “will move the line” again on acceptable legal limits to counterterrorism. »

- Certains, surtout parmi ceux qui ont eu et n’ont plus de responsabilités dans le système de sécurité nationale, déplorent cette évolution en mettant en évidence la perte de contrôle du système que cela implique. « But a former CIA officer said the agency “lost its way” after Sept. 11, rarely refusing or questioning an administration request. The unorthodox measures “have got to be flushed out of the system,” the former officer said. “That’s how it works in this country.” »

Ces divers constats et remarques font prendre conscience d’une évolution décisive aux USA, depuis le 11 septembre 2001. Il y a eu des aspects spectaculaires, des polémiques, des scandales, etc. Mais cette enquête nous dit bien plus encore : c’est un véritable changement de culture qui s’est installé, fondé sur une modification radicale de la perception du monde. Nous serions tentés d’aller plus loin encore en proposant l’idée qu’il s’agit d’un changement de la psychologie même, affectant les dirigeants américains en général.

Désormais, ce qui était l’exception et l’accident dissimulé devient la règle d’action au grand jour. Le monde secret (black) n’est plus le monde secret, il est devenu la norme. Ce qui est très frappant, éventuellement choquant, ce n’est pas tant les pratiques de la CIA (et du reste) que le fait que ces pratiques soient de plus en plus mises à jour, acceptées, voire prônées comme une façon normale de faire.

L’Amérique ne se transforme nullement en État policier. Les innombrables querelles juridiques en cours, suivies d’effets, de polémiques légalistes, de plaidoiries juridiques, etc., montrent que l’architecture juridique du pays reste extrêmement puissante, active et efficace, et qu’elle est utilisée par des oppositions-dissidences très déterminées. (Ces pratiques subsisteront parce qu’elle sont nécessaires au fonctionnement du système économique.) Mais le système, lui, acquiert une psychologie d’État policier, où l’activité policière sous toutes ses formes constitue la principale activité, et la principale activité considérée.

La perspective américaine est beaucoup moins vers une dérive fasciste et/ou policière que dans une contradiction qui va aller jusqu’à l’exacerbation et le désordre entre cette nouvelle psychologie et un corpus légal de plus en plus puissant et de plus en plus efficace à mesure qu’il gagne en expérience dans l’usage qui en est fait contre le système. (Autant l’administration GW s’attribue des pouvoirs extraordinaires dans l’interprétation qu’elle fait de la loi, autant les actions qui sont menées contre elle et les mesures préventives qu’elle est conduite à prendre pour éviter les effets extrêmes de ces mesures contribuent à freiner, voire à paralyser sa politique dans nombre de cas importants.) C’est une application surprenante de la situation illustrée par le mot de William M. Arkin (« Détruire notre pays pour pouvoir mieux le sauver ») ; c’est une application poussée à l’extrême du paradoxe puisque la même formule à peine modifiée pourrait être reprise par les adversaires de GW qui mobilisent l’appareil juridique ; eux laissent croire qu’ils iront jusqu’à “détruire notre système pour pouvoir mieux le sauver”...


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