mardi 12 décembre 2017

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Terrorisme : « Le Pakistan ne peut pas perdre la bataille »

Marie-France Calle, le Figaro

mardi 20 avril 2010, sélectionné par Spyworld

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Attendu à Paris, le premier ministre pakistanais insiste sur le rôle « central » que doit jouer Islamabad, et sur ses objectifs, dans la résolution du conflit afghan.

En prélude à une tournée européenne qui le mènera mercredi à Bruxelles pour le sommet Union européenne-Pakistan, puis ensuite à Madrid, le premier ministre pakistanais, attendu ce lundi après-midi à Paris pour une visite officielle, a accordé une interview exclusive au Figaro. La première à un média occidental depuis qu’une modification constitutionnelle lui accorde des pouvoirs accrus.

LE FIGARO. - Qu’attendez-vous plus spécifiquement de la France ?

Syed Yusuf Raza GILANI. - J’ai rencontré le président Sarkozy à Washington il y a quelques jours. Je souhaitais le revoir avant sa visite au Pakistan (prévue pour la fin juillet, NDLR). Nous souhaitons améliorer et renforcer les relations bilatérales entre nos deux pays. Nous avons déjà une très bonne coopération en matière de défense, il est temps, maintenant, de développer les échanges économiques, aussi bien avec la France qu’avec l’Union européenne dans son ensemble. Nous voulons davantage de commerce et moins d’aide. Et surtout, un meilleur accès aux marchés européens.

Avez-vous l’intention de reparler du nucléaire à Paris ?

J’ai participé au sommet de Washington aux côtés de plus de 47 chefs d’État et de gouvernement. Des discussions sont en cours avec plusieurs pays sur une coopération nucléaire, mais il n’y a rien de concret pour le moment. Nous en reparlerons sûrement à Paris.

Le Pakistan est en proie à une crise énergétique très grave. Il y a de plus en plus de manifestations, d’émeutes contre les coupures de courant qui sont de plus en plus longues. Nous avons vraiment besoin d’installations nucléaires à des fins civiles ; elles sont cruciales pour la production d’énergie à des fins domestiques.

Accusé de prolifération nucléaire, le Pakistan a-t-il réussi à améliorer son image désastreuse sur la scène internationale ?

Grandement ! La sécurité et la sûreté de notre programme nucléaire sont aujourd’hui reconnues par la communauté internationale. Le président Obama a même déclaré officiellement que le programme nucléaire pakistanais était entre de bonnes mains.

Quel rôle le Pakistan veut-il et peut-il jouer dans la résolution du conflit afghan ?

Le Pakistan fait partie intégrante de la résolution du conflit afghan. Nous avons beaucoup de points communs avec l’Afghanistan, que ce soit au plan historique, culturel ou géographique. Le Pakistan peut donc jouer un rôle central dans la stabilité de l’Afghanistan ; et il est de notre intérêt d’avoir un Afghanistan stable.

Le président afghan Hamid Karzaï nous a fait part de sa stratégie de réconciliation avec les talibans et les autres insurgés. Nous devons examiner de plus près ce qu’il propose, en concertation avec les États-Unis. Quoi qu’il en soit, nous sommes favorables à une solution « made in Afghanistan », car, en dernier ressort, c’est aux Afghans qu’il revient de décider de la manière dont ils veulent ramener la stabilité dans leur pays.

Êtes-vous d’accord avec Hamid Karzaï sur les groupes avec lesquels il convient de négocier ?

Nous ne souhaitons pas nous ingérer dans les affaires de l’Afghanistan. Même lors de la dernière présidentielle, nous ne l’avons pas fait. Mais nous sommes fermement décidés à aider ce pays.

Le Pakistan a souvent été accusé de ne pas en faire assez pour lutter contre les talibans qui trouvent refuge dans les Zones tribales et attaquent les troupes de l’Otan en Afghanistan…

Je ne suis pas d’accord. Nous avons mené des opérations militaires dans la vallée de Swat, à Malakand, au Waziristan du Sud et dans d’autres Zones tribales. Nous continuons et nous avons enregistré de nombreux succès. Cela a entraîné un déplacement de population sans précédent. Mais nous sommes parvenus à rapatrier les quelque 2,5 millions de réfugiés qui avaient fui leurs régions en guerre. Je crois que cela est unique dans l’histoire de l’humanité et je suis sûr que la communauté internationale est consciente des sacrifices et des succès du Pakistan dans le nord-ouest du pays.

Le Pakistan a payé un lourd tribut dans la guerre contre le terrorisme. Il y a eu des milliers de morts, de blessés. Tous les pans de la société ont été affectés : les soldats courageux qui ont perdu leur vie au combat, la société civile, les citoyens ordinaires, les hommes et femmes politiques… Si l’on compare avec les pertes des troupes de l’Otan et des forces américaines en Afghanistan, le Pakistan a eu considérablement plus de victimes.

Pensez-vous que les États-Unis et le Pakistan ont les mêmes intérêts dans la région ?

Nous partageons le même objectif : la lutte contre l’extrémisme et le terrorisme, et nous voulons travailler en coopération avec les États-Unis à cause de cet objectif commun. Car nous ne pouvons pas nous permettre de perdre cette bataille.

L’arrestation, en février à Karachi, de Mollah Baradar, le numéro deux des talibans afghans considéré comme le bras droit de Mollah Omar, a-t-il marqué un tournant dans la politique du Pakistan sur les « bons » et les « mauvais » talibans ?

Qu’il s’agisse des talibans, des militants et des extrémistes de tout poil, il n’y a pas, pour nous, de différence entre un « bon taliban » et un « mauvais taliban ». Les terroristes sont les terroristes : ils ne respectent aucune religion, aucune frontière, ils n’épargnent personne. Je ne suis donc pas d’accord lorsqu’on dit que le Pakistan ménage certains talibans. Nous sommes contre tous les terroristes. L’arrestation de Mollah Baradar n’a pas été un tournant pour le Pakistan ; nous avions déjà ciblé et arrêté des talibans de haut niveau.

Vous avez à plusieurs reprises dénoncé les attaques de drones par les Américains dans les Zones tribales. Dans le même temps, vous avez demandé aux États-Unis un transfert de technologie qui vous permettrait de faire la même chose. Est-ce parce que votre opinion publique ne pourrait plus vous accuser de « mener la guerre des Américains » ?

Nous voulons isoler les tribus locales des talibans afin d’éviter au maximum les dommages collatéraux. Voilà pourquoi nous sommes inquiets des frappes américaines et nous l’avons dit à Washington. Ils examinent la question de manière à trouver une nouvelle stratégie pouvant servir les intérêts de nos deux pays. Il est sûr que si les frappes étaient le fait de drones pakistanais, elles seraient plus efficaces, mieux comprises par l’opinion.

Avec l’adoption du 18e amendement de la Constitution, le Pakistan vient de se réconcilier pleinement avec la démocratie. Mais il reste bien des défis…

Les défis ne manquent pas, mais il sera plus facile de travailler avec des institutions démocratiques renforcées. Les amendements adoptés sous plusieurs régimes dictatoriaux viennent d’être démantelés. Déjà, la communauté internationale accueille très favorablement ce renforcement des forces démocratiques au Pakistan.

Que comptez-vous faire pour améliorer les relations avec l’Inde qui sont au plus bas depuis les attentats de Bombay, fin novembre 2008 ?

J’ai rencontré plusieurs fois le premier ministre Manmohan Singh. Nous voulons vraiment reprendre le dialogue et je veux rassurer les Indiens sur un point : les coupables, ceux qui ont perpétré les attentats de Bombay, auront à répondre devant la justice. Nous sommes sur la même longueur d’onde, mais nous devons compter avec l’activisme de l’appareil judiciaire et des médias. Notre marge de manœuvre est très limitée.


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