vendredi 20 octobre 2017

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En Russie, l’ex-KGB est-il à la hauteur de sa légende ?

Alla Chevelkina, Axel Gyldén, Lexpress.fr

jeudi 6 mai 2010, sélectionné par Spyworld

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Les derniers attentats de Moscou, en particulier près du siège de l’ex-KGB, le démontrent : les services de renseignement ne sont plus ce qu’ils étaient.

Même si le nom de Vladimir Poutine n’apparaît pas dans le bilan définitif du double attentat du métro de Moscou (40 morts, des centaines de blessés), le 29 mars dernier, le Premier ministre russe figure au nombre des victimes collatérales. "Les kamikazes ont pulvérisé deux mythes d’un coup, estime l’analyste Nicolaï Petrov, du Centre Carnegie.

Il est désormais évident que la prétendue stabilisation du Caucase, présentée comme un succès personnel de Poutine, ne correspond pas à la réalité." Ce sont bel et bien des terroristes du Daguestan, une république du Nord-Caucase, voisine de la Tchétchénie, qui ont frappé au coeur de la capitale russe, dans le métro et à quelques mètres du siège du FSB, les services de renseignement.

Ce constat soulève une question à 1000 roubles : l’ex-KGB est-il toujours à la hauteur de sa légende ? Ou l’agence au sein de laquelle l’ex-colonel Poutine a fait une grande partie de sa carrière est-elle dépassée par les événements ? Pour Viatcheslav Izmaïlov, rédacteur en chef du journal d’investigation Novaïa Gazeta et ex-officier militaire, la réponse tient en quelques mots : "Le FSB est actuellement incapable d’infiltrer les réseaux terroristes pour déjouer à la source d’éventuels attentats."

Afin de comprendre comment l’ex-Tcheka de Dzerjinski, devenu le NKVD de Beria, puis le KGB d’Andropov, est tombé de son piédestal, remontons vingt ans en arrière. "Au début des années 1990, lors de l’éclatement de l’Union soviétique, le FSB a subi une terrible hémorragie", raconte l’ex-colonel Guennadi Goudkov, un ancien de la maison, aujourd’hui député du parti Russie juste. "Attirés par l’odeur de l’argent, les meilleurs éléments, en particulier les officiers intermédiaires, ont quitté le FSB pour faire carrière dans le secteur privé, auprès des clans qui contrôlent les grandes entreprises pétrolières et gazières."

La baisse de la qualité du renseignement se fait immédiatement sentir. Nicolaï Petrov travaille alors pour le gouvernement. A ce titre, il a accès à certains rapports d’analyse confidentiels publiés par les services du FSB... dont la médiocrité le consterne. "Ils étaient très forts pour raconter qui couchait avec qui. Pour les analyses sérieuses, en revanche..."

Dans ce contexte, alors que la crise économique et sociale attise une xénophobie antitchétchène bien ancrée dans la société russe, le Kremlin choisit de mener une guerre à outrance contre les mouvements séparatistes du Caucase. Suivent deux conflits armés en Tchétchénie (1994-1996 et 1999-2001) et, dans l’indifférence générale, une série d’interventions musclées dans des républiques proches : Daguestan, Ingouchie, Kabardino-Balkarie. [Voir notre carte interactive]

"La violence arbitraire, les gardes à vue avec torture, les disparitions inexpliquées ont alimenté sur le terrain un sentiment d’injustice qui a poussé la population locale dans le camp des adversaires de Moscou", résume la journaliste Irina Gordienko, familière des lieux.

Depuis le milieu des années 1990, les adeptes de la répression aveugle ont cessé d’écouter les spécialistes de la région. Dans le cadre des rares forums où il est invité à avancer des propositions, Andrei Soldatov, expert du renseignement et éditeur du site Agentura.ru, a suggéré des consultations entre le Kremlin et la petite intelligentsia caucasienne, afin que les décideurs gouvernementaux affinent leur connaissance de la société locale.

"On m’a poliment écouté, sans prendre mes propos en considération. De la même manière, j’ai suggéré que le FSB s’inspire du MI-5 [les services secrets britanniques], qui possède un accord avec Google afin de surveiller les sites Internet islamistes. Au lieu de quoi, les officiers supérieurs ont exigé que ces sites soient fermés." Une décision qui revient à se priver d’une source d’information précieuse.

En confiant la gestion du "problème tchétchène" au sanguinaire Ramzan Kadyrov, président de la Tchétchénie depuis 2007, Vladimir Poutine espérait sans doute disposer d’une sorte de solution miracle. La Russie, au contraire, se trouve dans une impasse. Maître en Tchétchénie - et influent dans les républiques voisines - Kadyrov a renforcé ses positions. Au point que le rapport de forces s’est inversé.

Désormais, au Caucase, Poutine dépend de lui. Et la Tchétchénie est virtuellement indépendante du pouvoir fédéral russe, puisque Kadyrov n’a de comptes à rendre à personne. Au reste, les seuls services secrets dont l’efficacité est incontestable sont ceux du président tchétchène : ses agents peuvent se projeter jusqu’à Moscou, Vienne et jusqu’aux Emirats arabes unis, même, afin d’éliminer un ennemi ou un "traître". Et ils l’ont démontré.

Réformer les services et... la doctrine militaire

"Afin de reprendre un jour le contrôle de la situation, il faudrait réformer les services secrets", avance l’ex-général du KGB Alexei Kandaourov, aujourd’hui dans l’opposition. "Et, ajoute-t-il, la doctrine militaire." Celle-ci, réaffirmée en février, prétend toujours que l’Otan et les Etats-Unis constituent la "principale menace pour la sécurité" de la Russie.

"Notre pays devrait intensifier sa coopération avec l’Occident, au contraire, afin de contrer les dangers potentiels en provenance du Sud et de l’Asie", poursuit Kandaourov, dans une allusion à l’Iran et à l’Afghanistan. "Pour les mêmes raisons, reprend-il, nous devrions coopérer plus étroitement avec les services de renseignement des pays d’Asie centrale qui appartenaient à l’empire soviétique, et dont certains sont peuplés en majorité de musulmans."

Au lieu de quoi, le général Nikolaï Patrouchev, directeur du FSB jusqu’en 2008 et qui dirige aujourd’hui le Conseil de sécurité de Russie, une instance consultative, s’est empressé d’évoquer "une possible piste géorgienne" après le double attentat du 29 mars... Son arrière-pensée : nuire à l’image de la Géorgie, dont le président, Mikhaïl Saakachvili, est l’ennemi intime de Vladimir Poutine.

Devant tant d’audace, les experts du Caucase et les spécialistes du renseignement de tous bords ont choisi de conserver un silence poli.


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