dimanche 22 octobre 2017

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Viollet (PS) " : "Acheter des drones américains serait un renoncement stratégique lourd de conséquences"

Jean Guisnel, Le Point.fr

samedi 19 juin 2010, sélectionné par Spyworld

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C’est l’une des batailles industrielles du moment. Pour équiper rapidement de drones armés les forces françaises déployées en opérations extérieures, le gouvernement français se dirige vers l’achat "sur étagère" d’engins MQ-9 "Reaper" à l’industriel américain General Atomics. Arrivés très tardivement sur ce segment devenu essentiel, les industriels français - Dassault et Thales en tête - font campagne pour qu’une solution israélo-française soit retenue. Problème : elle sera longue et coûteuse. On se souvient que la mise au point du drone Harfang par EADS, là encore sur la base d’un avion israélien, a pris cinq ans de plus que prévu. Aujourd’hui, EADS propose de prolonger la série des drones Harfang, pour en vendre cinq de plus aux armes françaises. Le rapporteur du budget de l’armée de l’air à la commission de la défense de l’Assemblée nationale, le député socialiste Jean-Claude Viollet, coauteur en décembre dernier d’un rapport remarqué sur les drones, intervient dans le débat.

Le Point.fr : Le gouvernement français étudie de très près l’achat du drone armé MQ-9 "Reaper" aux États-Unis. Qu’en pensez-vous ?

Jean-Claude Viollet : L’achat sur étagère de MQ-9 "Reaper" serait à la fois un renoncement à notre indépendance stratégique, s’agissant de la fonction "Connaissance et anticipation" - élevée au premier rang des fonctions stratégiques par le Livre blanc "Défense et sécurité nationale" - et un échec pour nos industriels. Un échec lourd de conséquences pour notre base industrielle et technologique de défense, en particulier dans la partie systèmes et intégration de systèmes. Au-delà, la divergence des flottes, tant au niveau des chaînes logistiques, pour le soutien, qu’au niveau de l’instruction et de l’entraînement des personnels, induirait immanquablement une inflation des coûts de possession. Enfin, on ne peut passer sous silence l’ergonomie moindre de la station sol du MQ-9 "Reaper" par rapport à celle du SIDM "Harfang", qui est remarquable.

Dans ce cas, faut-il militer pour que les équipements d’un drone acheté aux Etats-Unis soient fournis par des industriels français ?

Je ne sais si une telle éventualité est dans le champ des possibles. Mais en tout état de cause, je préfèrerais qu’on complète la flotte Harfang en la faisant évoluer. Nous pourrions ainsi passer à neuf vecteurs et trois stations sol, ce qui nous mettrait en ligne avec l’objectif fixé par le Livre blanc de trois systèmes opérationnels, pour la couverture de deux théâtres et des besoins en métropole, en prenant en compte l’instruction et l’entraînement. Mais au-delà, cela nous permettrait également de contenir le coût de possession, aujourd’hui élevé du fait de l’importance des moyens mobilisés pour un petit nombre de vecteurs, tout en continuant d’affiner les besoins avec le retour d’expérience opérationnel et ainsi, d’être à même de préparer au mieux l’avenir.

Mais EADS a toujours dit qu’il lui est impossible de livrer de nouveaux drones Harfang ?

C’est effectivement ce qu’on entendait il y quelques mois encore. Mais les choses ont évolué. Lors de ma visite à Eurosatory, les mêmes responsables qui avaient soutenu ne pas pouvoir obtenir de nouvelles plates-formes en Israël et que le quatrième Harfang livré serait le dernier m’indiquaient avoir remis une offre pour la fourniture de systèmes supplémentaires. Les débats qui ont suivi la publication du rapport parlementaire produit avec mon collègue Yves Vandewalle, l’éloignement, sur fond de crise, de la perspective du développement du "Talarion" et le rapprochement de celle de l’achat de MQ-9 "Reaper" sur étagère n’y sont peut-être pas étrangers.

Que pensez-vous de la solution du drone SDM que proposent Dassault, Thales et Indra, sur la base du Heron TP israélien ?

Tout d’abord, nous irions dans le sens d’une communalité maximale avec la flotte existante de SIDM "Harfang", déjà développée sur la base du Héron 1 israélien. Mais je pense que nous aurions aussi beaucoup plus de marges de négociation avec les Israéliens. J’en veux pour preuve le programme "Watchkeeper", développé pour la Grande-Bretagne par la coentreprise constituée par Thales UK et Elbit sur la base d’une plate-forme Hermes 450 améliorée. D’autant que, lors de notre visite en Israël fin 2009, nos interlocuteurs nous ont clairement indiqué être ouverts à toutes les discussions sur les partenariats industriels, y compris avec des transferts de technologies. Cela pourrait se faire sur la base de la plate-forme Heron TP, aujourd’hui en service dans les forces armées israéliennes.

Quelles perspectives de rapprochement industriels offrent les drones ?

D’abord des rapprochements entre industriels français qui, avec la menace de l’achat de "Reaper", devraient aujourd’hui mesurer le risque de la division, non seulement pour ce marché précis, mais pour l’avenir même de notre base industrielle et technologique aéronautique de défense. Au-delà, le projet "Mantis" pourrait être une opportunité pour un rapprochement entre BAe et Dassault, avec Thales bien entendu. La question étant de savoir si l’Europe sera encore capable de construire un avion de combat dans vingt ou trente ans. C’est aujourd’hui que ça se joue, à travers le maintien de nos capacités d’ingénierie dans ces domaines d’excellence technologique. D’autant que nous allons être confrontés à d’importantes réductions budgétaires. On a parlé de 5 milliards d’euros sur trois ans ! Si cela devait se confirmer, la loi de programmation militaire 2009-2014 serait bien entendu remise en cause. Mais bien au-delà, à travers la réduction des programmes d’équipements, des moyens de fonctionnement, voire à nouveau du format de nos armées, c’est le Livre blanc lui-même qui devrait être réécrit. C’est pourquoi je pense qu’il nous faut prendre le temps de la réflexion pour la refondation de l’ensemble de notre outil de défense.

Quels projets européens examinez-vous avec le plus d’attention ?

Nous avons, dans notre rapport, veillé à ne délaisser aucune piste, aussi bien au niveau national - c’est ainsi que nous avons voulu montrer tout l’intérêt que devait susciter le projet "Patroller" de Sagem, ou d’autres innovations, de PME-PMI notamment - qu’européen, et au-delà même. Je viens d’évoquer plusieurs des opportunités en présence, mais je pense que les perspectives de coopération avec nos amis britanniques doivent être examinées avec la plus grande attention. En effet, elles nous sont apparues tout particulièrement ouvertes, à travers l’ensemble des rencontres que nous avons pu avoir tant au niveau politique que militaire ou industriel ; nous avons eu le sentiment qu’il y avait une réelle volonté de construire ensemble. Enfin, je ne saurais conclure sans évoquer le drone de combat Neuron. Parce que même s’il s’agit d’une perspective de plus long terme, il convient de décider dès à présent de la suite que nous souhaitons donner à la dynamique européenne engagée autour de ce projet, sachant que le premier vol du démonstrateur devrait intervenir en 2011 et le tir d’un armement en 2012.


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