lundi 18 décembre 2017

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La « guerre de l’ombre » entre Téhéran et Washington

Delphine Minoui, le Figaro

jeudi 15 juillet 2010, sélectionné par Spyworld

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L’odyssée du physicien iranien Shahram Amiri illustre la bataille des services secrets sur le dossier nucléaire.

Ex-otage ou transfuge repenti ? Avant de quitter, mercredi, le territoire américain, Shahram Amiri a promis de faire prochainement des « révélations » sur les circonstances de son « enlèvement ». Mais, dans l’euphorie du départ, le scientifique iranien a peut-être déjà donné le meilleur indice sur sa mystérieuse disparition, qui est loin de se résumer à un simple « rapt ». « Je me suis retrouvé dans des conditions particulières, pas vraiment libre, pas complètement en prison. C’est difficile à expliquer », déclarait-il, mercredi matin, dans une interview diffusée à la télévision d’État iranienne, juste avant son décollage pour Téhéran - via le Qatar -, où il est attendu ce matin.

« Qui a eu le meilleur deal ? »

Alors que la République islamique se prépare, tambour battant, au retour de celui qu’elle présente comme une victime du « complot occidental », l’affaire Amiri constitue, avant tout, un nouvel exemple de la guerre de l’ombre à laquelle se livrent Téhéran et Washington sur le dossier nucléaire iranien. « Nous avons obtenu de lui des informations utiles, et les Iraniens ont Amiri : demandez-vous qui a eu le meilleur deal », a déclaré mercredi un responsable officiel américain, sous couvert d’anonymat.

Depuis sa disparition à La Mecque, début juin 2009, les autorités iraniennes n’en démordent pas. Pour elles, le scientifique iranien, présenté dans la presse de Téhéran comme un « chercheur en radio-isotopes médicaux à l’université Malek Ashtar », a été kidnappé par la CIA avec la complicité des services saoudiens. Une thèse renforcée par ses différentes vidéos, diffusées le mois dernier par la télévision iranienne et dans lesquelles Amiri affirme avoir été drogué et expédié à son insu aux États-Unis. Sauf qu’à ce jour aucune source indépendante n’a pu confirmer ces propos. Et que, dans la pléthore d’informations fournies par le canal officiel de Téhéran, certaines se contredisent…

Ainsi, dans une vidéo en date du 14 juin, le physicien explique qu’il vient de « s’échapper des mains des agents de renseignement américains en Virginie ». Mais dans un entretien accordé mardi à la télévision publique iranienne, Mostafa Rahmani, le chef de la section consulaire iranienne de Washington, précise qu’Amiri est apparu, ce lundi, devant leur porte, « accompagné par des forces de sécurité américaines ».

Pour les spécialistes occidentaux du renseignement, cela ne fait aucun doute : Shahram Amiri a le profil type de la recrue approchée par les Américains. « L’affaire Amiri ressemble fort à une opération de défection organisée par la CIA », remarque Éric Denécé, le directeur du Centre français de recherche sur le renseignement. Et de rappeler que dans leur détermination à en savoir plus sur le dossier nucléaire, les Américains n’en sont pas à leur première opération du genre. « En 2007, Ali Reza Asghari, l’ex-vice-ministre de la Défense iranien et haut responsable des pasdarans, a lui aussi mystérieusement disparu », précise-t-il.

D’après cet expert, les « informations » dont disposait Amiri, un « simple scientifique », étaient sans doute de plus faible calibre que celles venant d’un ancien gardien de la révolution. « On peut imaginer qu’après avoir été débriefé pendant quelques mois par les renseignements américains, il ne leur ait plus été d’une grande utilité, et que la CIA ait cessé de faire appel à ses services », remarque- t-il. Livré à lui-même, dans un pays dont il ne connaît pas la culture, Amiri aurait pu alors commencer à avoir le mal du pays. « À moins qu’il se soit mis à regretter d’avoir trahi son pays. Ou bien qu’il ait retourné sa veste, à cause d’une forte pression sur sa famille en Iran », poursuit Denécé. Une forme de représailles qui rappelle une autre affaire, celle de l’ex-consul iranien en poste à Oslo, et dont la récente démission a bien failli lui coûter la vie. Dans différents entretiens accordés à la presse norvégienne, ce dernier raconte les menaces de mort contre sa personne et les coups de fil anonymes annonçant l’enlèvement imminent de son fils. Avec, à l’appui, la promesse d’une promotion professionnelle s’il accepte de rentrer au pays et de dénoncer un montage ourdi par l’Occident. Mais, contrairement à l’ex-diplomate, la famille d’Amiri se trouve toujours en Iran…

« Un coup de propagande »

Dans son interview de mercredi, le scientifique iranien précise : « Une fois en Iran, je vais clarifier les allégations des médias étrangers et du gouvernement américain, qui ont porté atteinte à ma réputation. » La veille, juste après être réapparu à la section des intérêts iraniens de Washington, il déclarait déjà que « les Américains étaient les perdants de cette affaire ». Pour Eric Denécé, si l’Iran s’en sort avec « un bon coup de propagande interne », le gagnant de l’histoire reste Washington. « Le fait même d’avoir réussi à le faire sortir du pays pour le faire parler constitue une victoire. Ça remet en cause l’infaillibilité des services iraniens. Et même si Amiri n’était pas la source la mieux informée sur le programme iranien, il leur a sans doute donné des pistes pour d’éventuelles nouvelles recrues », dit-il.


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