mercredi 17 septembre 2014

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Le renseignement américain est devenu « hors de contrôle »

Constance Jamet, le Figaro

mardi 20 juillet 2010, sélectionné par Spyworld

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Les services mis en place après le 11 Septembre sont devenus si cloisonnés et nombreux qu’il est impossible d’en connaître avec précision l’efficacité, affirme le Washington Post, au terme de deux ans d’enquête.

Les attentats du 11 Septembre ont entraîné une croissance incontrôlable des services de renseignement américains. Au prix peut-être de leur efficacité et de la sécurité de la population, s’inquiète le Washington Post. Le quotidien a commencé à publier lundi sa vaste enquête de deux ans sur « L’Amérique top secrète ». En neuf ans, « le monde top secret que le gouvernement a enfanté (...) est devenu si vaste, difficile à manœuvrer et secret que personne ne sait combien il coûte, combien il emploie de personnes, combien de programmes existent ni combien de services différents effectuent la même tâche », souligne le journal.

Les chiffres révélés donnent le vertige. Depuis 2001, 263 organisations ont été créées ou réaménagées. En tout, 1.271 agences gouvernementales et 1.931 compagnies privées, réparties sur 10.000 sites, travaillent sur des programmes liés à la lutte contre le terrorisme ou au renseignement. Près de 854.000 personnes disposent d’accès à des informations secrètes. Trente-trois bâtiments ont été construits ou sont en cours de construction rien que dans l’agglomération de Washington. Soit l’équivalent en surface de trois Pentagones. Economiquement, cette abondance a aussi un poids : 75 milliards de dollars (58 milliards d’euros) ont été consacrés en 2009 au renseignement, deux fois plus qu’avant le 11 Septembre. Et encore ce chiffre ne représente que la partie des programmes officiels. Beaucoup de missions restent officieuses et ne sont pas comprises dans cette somme.

Trop de rapports, souvent ignorés

Cette avalanche d’institutions entraîne des redondances administratives et des chevauchements. Le Washington Post a ainsi recensé 51 organisations fédérales situées dans 15 villes différentes, toutes chargées de surveiller la circulation des fonds des réseaux terroristes. Une faiblesse qui a éclaté au grand jour après la tuerie de Fort Hood, où un soldat de confession musulmane a abattu 13 camarades en novembre dernier. L’institution chargée du contre-renseignement dans l’armée, le 902e groupe de l’intelligence, aurait dû se pencher sur les informations préoccupantes récoltées sur le commandant Hasan, comme ses menaces et ses mails avec un imam radical yéménite. Il a préféré se concentrer les groupes terroristes évoluant aux Etats-Unis, une mission déjà remplie par le Département de la sécurité intérieure et par une unité du FBI. « C’est un manque de concentration et non un manque de ressources qui a été au cœur de Fort Hood », regrette le Washington Post.

De même, ces services de renseignement produisent environ 50.000 rapports par an et nombre d’entre eux sont ignorés ou se répètent. « Dès que quelque chose se produit, toutes les agences veulent le couvrir. Elles resservent des données déjà en circulation », reconnaît un ancien responsable, cité par le quotidien. Un autre handicap des institutions du renseignement américain est leur niveau de confidentialité. Certains programmes sont tellement secrets que leur existence n’est connue que d’une poignée de privilégiés. Cette culture du mystère et le foisonnement des services entravent le partage des informations entre agences. Le Washington Post cite l’exemple du vol Amsterdam-Détroit. Plusieurs organisations ont recueilli des informations sur le projet d’attentat raté d’Umar Farouk Abdulmuttalab « mais personne n’a réuni les pièces du puzzle car le système est si gigantesque que les responsabilités sont devenues brouillées », ont admis des officiels.

L’Administration a riposté avec un mémo

Cette vision d’un monstre sans tête fait bondir les dirigeants actuels du renseignement. « Cet article ne montre pas nos services tels que nous les connaissons », a réagi David Gompert, directeur (intérimaire) du renseignement national américain (DNI), assurant que des réformes menées ces dernières années avaient permis « d’améliorer la qualité et la quantité » des missions. « Il y a probablement des redondances et des problèmes d’organisation », a reconnu de son côté le Pentagone. « Mais il faut rappeler dans le même temps qu’il n’y a pas eu d’attentat majeur aux Etats-Unis depuis le 11 Septembre », a-t-il néanmoins relevé.

L’Administration Obama a aussi rendu public un mémo réfutant certains « mythes » relayés par le journal. Notamment l’affirmation selon laquelle la majorité des Américains œuvrant dans le renseignement sont des contractuels. Selon le mémo, c’est le cas pour seulement 28% du personnel. « 70% du budget est dépensé sur des contrats portant sur l’acquisition de satellites et de logiciels et non des contractuels », contre-attaque le rapport en prévision des futures révélations du Washington Post.


L’enquête du Washington Post se déroule en trois volets. Le premier numéro, dévoilé lundi, est dédié à l’organisation des services de renseignement, celui de mardi à la trop grande dépendance du renseignement américain sur les entreprises privées, celui de mercredi à l’impact culturel et économique de l’industrie du renseignement. Hors-norme par les chiffres qu’elle dévoile, l’investigation du quotidien l’est aussi par les moyens déployés. Une vingtaine de journalistes du prestigieux journal, à l’origine du scoop du Watergate, ont enquêté pendant deux ans : interviewant des centaines d’intervenants et épluchant des milliers de rapports. Sur le web, le journal a également vu grand : chat avec les auteurs, mini-site, moteur de recherches des agences de renseignement, blog spécial, etc.


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