lundi 23 octobre 2017

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La chasse aux illégaux

Laurent Valdiguié, Le Journal du Dimanche

mardi 20 juillet 2010, sélectionné par Spyworld

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Sans couverture, une vingtaine d’agents du bloc soviétique ont vécu en France pendant des années. A attendre les chars russes à Paris, et à tenter d’échapper à la DST…

C’était un des grands secrets de la guerre froide. Dix-neuf ans après la chute de l’Union soviétique, tout continue encore. Les Etats-Unis ont expulsé fin juin plusieurs couples d’agents installés sous une fausse identité sur le territoire américain… Dix "illégaux" formés du temps de l’ex-KGB. Le terme, jusque-là connu des seuls initiés du monde du renseignement, vient de faire le tour du monde. Le signal est clair : la guerre froide continue… sous d’autres formes. "Vous avez cru que c’était fini ?", raille, moqueur, le chasseur d’espions attablé un peu en retrait dans un café du pont de l’Alma. Raymond Nart touille les glaçons au fond de son Perrier. Yeux un peu plissés derrière de grosses lunettes, sourire en coin, cet ancien traqueur d’agents soviétiques ne sait pas trop ce qu’il va pouvoir dire, lui qui n’a jamais vraiment rien dit, mais que tant de "bêtises" racontées démangent.

Un pur homme de l’ombre, ce Raymond Nart. Comme beaucoup de gens du Sud-Ouest, il sait parler beaucoup pour ne rien dire, ou parler peu, quand il veut, pour glisser l’essentiel. Surtout, comme tous les vrais hommes de l’ombre, il déteste parler de lui. Gênant. C’est un peu lui, le sujet aujourd’hui. Sa guerre. Ses ruses. Ses Russes. Sa chasse aux illégaux. Ses trente-cinq ans à la DST, le contre-espionnage français. Sous une bonne vingtaine de gouvernements. A toujours se méfier des politiques de tous bords. Y compris les Français.

"Le secret des vestiaires"

Le ministre de la Défense Charles Hernu n’avait-il pas été payé par les Bulgares et les Roumains ? La femme de Raymond Barre, d’origine hongroise, n’a-t-elle pas été "approchée" par les services secrets de Budapest ? Sans parler de Jacques Chirac, jeune ministre en voyage en Russie, devenu intime d’une jeune hôtesse de l’air de l’Aeroflot. "Notre travail était d’être vigilant… sourit Nart. Il y a des choses que l’on n’a jamais dites aux autorités, parce qu’elles n’avaient pas à le savoir." Quel genre de choses ? "Des choses. ça, c’est le secret des vestiaires…" Une impression passe. Celle d’une sorte de chevalerie. Ils vont détester ce terme. Mais ces hommes de la DST ont toujours travaillé en eaux profondes, quand leurs homologues anglo-saxons n’hésitaient pas à susciter des "livres autorisés" racontant leurs plus belles réussites.

Dans cette chevalerie, Raymond Nart est une légende. Au sein de la DST, il a lui-même succédé à une autre légende. "André Guérin", dit "Toto", qui avait toujours refusé de monter dans la hiérarchie pour rester en prise avec sa troupe et son combat. "En quittant le service, Toto Guérin avait choisi Nart, et lui avait légué ses carnets, toute sa mémoire", raconte un ancien. Nart a gagné la guerre. Un peu en douce. Pas de champ de bataille à visiter. Mais, à l’arrivée, l’effondrement d’un empire… "La fin des Soviétiques, un système paranoïaque", décode-t-il. Et un mystère coriace, même dix-neuf ans après la fin officielle des hostilités : les illégaux. "Je suis allé à Moscou visiter l’immeuble du KGB, avec ses portes de bureau cachetées chaque soir à la cire. Dans la grande salle de réunion, la pendule était arrêtée à l’heure de la mort d’Andropov, leur dernier patron", se souvient Jacky Debain, un des anciens lieutenants de Nart à la DST, longtemps chef de la division soviétique. Mais même à Moscou, dans les ruines du KGB, au lendemain de l’effondrement de l’empire, pas de trace des illégaux…

En attendant les chars russes...

"Les illégaux étaient des agents soviétiques qui travaillaient sous fausse identité, sans couverture, ni aucun lien avec l’ambassade", commence Raymond Nart. Parmi eux, plusieurs catégories, dont les "militaires" de la branche du GRU. "Ceux-là étaient implantés en France de longue date avec une mission opérationnelle en cas de guerre et d’invasion russe." En clair, une sorte d’avant-garde de la 5e colonne prépositionnée sur le terrain adverse. En attendant les chars russes à Paris… "On n’en a jamais attrapé du GRU. On ne sait donc pas quelles pouvaient être leurs missions opérationnelles en cas d’attaque", admet Nart. Les Anglais, eux, ont mis la main sur un illégal habitant en face de la Clyde, un fleuve d’Ecosse d’où il pouvait voir sortir les sous-marins…

Combien étaient-ils, les illégaux de France ? Selon les anciens de la DST, "une vingtaine". "En fait, c’est une déduction à partir des écoutes des messages codés", explique Raymond Nart. Tout le monde connaît, grâce au Jour le plus long, les messages de Radio Londres et "les sanglots longs des violons de l’automne", le vers de Verlaine annonçant le Débarquement. Pendant toute la guerre froide, et jusqu’à l’effondrement du bloc soviétique en 1991, de mêmes messages codés en morse ont continué.

A Boullay-les-Troux, dans la station d’écoute de la DST, des policiers français se sont succédé pendant toutes ces années pour enregistrer ces messages venus de Russie. "On n’a rarement percé les codes soviétiques du KGB, admet Nart. Mais par observation de l’intensité et de la fréquence des messages, on pense qu’il y avait une vingtaine de stations d’écoute en France. Donc une vingtaine d’illégaux." Des agents hyperformés. "Les Soviétiques les choisissaient dès l’école, les isolaient des autres agents très tôt, et leur apprenaient la langue de leur pays cible. Un système de faux papiers permettait aux Russes de créer une légende parfaite pour chaque illégal. On avait repéré que des mairies, comme celle de Toul par exemple, dont l’état civil avait été détruit pendant la guerre, pouvaient être des plates-formes pour faux papiers", raconte Raymond Nart.

Peu de cas concrets

"Les mairies communistes françaises n’ont guère joué le jeu de délivrer des faux papiers. Au contraire, dans une mairie PC du Nord, on avait même été prévenus d’une demande soviétique…", se souvient Jacky Debain. Le travail de fourmi dans la traque aux illégaux consistait aussi à éplucher les généalogies… La DST surveillait discrètement certains cimetières, où avaient été signalés de drôles de paroissiens. En fait, des Russes en maraude, susceptibles de venir reconstituer des arbres généalogiques grâce aux noms sur les tombes. Un des très rares illégaux arrêtés, un sous-officier de l’armée française, d’origine tchèque, a ainsi été démasqué à cause d’une anomalie sur son acte de naissance… alors qu’il postulait au Sdece, les services secrets français.

"On pense aussi que les illégaux, avant de venir s’implanter en France, faisaient un séjour dans un pays francophone, comme le Canada, pour faire une coupure et parfaire leur légende", ajoute Nart. Beaucoup d’hypothèses, pas beaucoup de cas concrets. Autant chercher une aiguille peinte en jaune dans une botte de foin… "Nous faisions des criblages systématiques de gens qui venaient en France par la Suisse. A l’époque, sans informatique, on faisait tout à la main… On s’était rendu compte qu’un Hongrois revenait tous les deux-trois ans. A son passage suivant on l’a arrêté. Le gars avait une identité parfaite jusqu’à ce qu’on tombe sur un détail, des initiales différentes sur sa trousse de toilette et… un faux passeport dans sa doublure. Du coup, il a reconnu qu’il était un ’officier des services secrets hongrois’ et a refusé d’en dire plus. Il a fait quelques mois de prison, puis a été expulsé."

En fait, Nart se souvient d’avoir eu en face de lui "un bel illégal" du KGB à Paris. "Les Russes l’avaient recruté dans une université d’Amérique latine, puis l’avaient envoyé à Cuba avant de l’installer à Paris. Ce gars-là avait pour mission de draguer les filles de l’ambassade américaine… Il les repérait et les abordait dans le métro." Une sorte de gigolo du KGB, que la DST a fini par "retourner". "En fait, il s’ennuyait. Il n’était pas plus communiste que ça… On l’a utilisé quelque temps pour voir quelles Américaines étaient sensibles à ses charmes. Certaines employées de l’ambassade n’ont jamais su pourquoi elles étaient rapatriées d’urgence à Washington…" se souvient Nart.

"La clandestinité, sur une période longue, c’est difficile"

Une autre fois, les hommes de la DST, prévenus par la CIA, vont avoir pour ordre de laisser filer un pur illégal : "A l’été 1989, les Américains nous demandent de surveiller, à Paris, un des hommes de la Maison-Blanche de Reagan, Félix Bloch, sur lequel ils ont des doutes. On apprend qu’il a rendez-vous à dîner à l’hôtel Meurice…" La salle est filmée par les policiers français, qui assistent en direct à un échange de mallette. Deux mallettes identiques, et, à la fin du repas, chacun repart avec celle de l’autre… "L’invité était un certain Ivanov, un illégal de la réserve spéciale du KGB venu spécialement d’Autriche", glisse Raymond Nart. Le top du top des agents soviétiques. "On l’a laissé filé…", semble regretter le Français. Mais grâce au film de la DST au Meurice, la taupe rouge chez Reagan a été démasquée.

Quel bilan des illégaux ? "D’après moi, il est négatif, commente l’ancien patron de la DST. Le système était très lourd, et il y a dû y avoir beaucoup de défections." Plusieurs raisons sont avancées : d’abord les Russes "formaient des couples" d’agents. Au bout de plusieurs années, ces couples artificiels battaient de l’aile. "Et puis la clandestinité, sur une période longue, c’est difficile, glisse Jacky Debain. Plus on s’intègre dans un milieu, plus ce milieu devient difficile à trahir. Surtout quand vous étiez à l’Ouest et que vous voyiez bien que, contrairement à la propagande soviétique, les voitures garées le long des trottoirs n’étaient pas stationnées à cause de la pénurie d’essence…"

Jacky Debain se souvient d’un déjeuner avec "Bernard", un transfuge est-allemand, spécialisé dans la fabrication de faux papiers notamment pour les illégaux, qui était passé à l’Ouest trois jours avant la chute du mur de Berlin en 1989. "Il nous avait expliqué que le service des faux papiers fournissait chaque année 20.000 faux papiers supplémentaires… Mais que cela ne voulait pas dire qu’il y avait 20.000 illégaux supplémentaires par an à l’Ouest. C’était parce que le système du Plan prévoyait 20.000 faux papiers… Mais ils ne servaient plus à rien." Debain se souvient aussi que, ce jour-là, en voyant arriver le plateau d’huîtres, cet ancien colonel allemand, qui n’en avait jamais mangé, s’était mis à pleurer d’émotion. Et dans ces pleurs, pour le chasseur d’espions français, un début de preuve que la guerre était presque gagnée.


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