mardi 12 décembre 2017

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Gilles Ménage bataille pour ne pas apparaître comme le vrai patron de la cellule de l’Elysée

Franck Johannès, Le Monde

jeudi 13 janvier 2005, sélectionné par Spyworld

L’ancien directeur adjoint du cabinet de François Mitterrand a dû s’expliquer sur une note dans laquelle il réclamait que l’on ""s’occupe" sérieusement" de l’avocat des Irlandais de Vincennes.

Gilles ménage en a vu d’autres, mais il savait que le moment serait éprouvant. Le tribunal s’est penché pendant deux jours, lundi 10 et mardi 11 janvier, sur une note interne, certes gribouillée "dans un moment d’humeur", mais qui jette une lueur inquiétante sur la cellule de l’Elysée. L’ancien adjoint du directeur de cabinet de François Mitterrand a les reins solides et la tête bien faite et, avec cette habituelle lassitude d’avoir à nouveau à s’expliquer, il cultive avec soin l’art de la digression. Cela ne suffit plus, et, à chaque audience, les prévenus perdent un peu de terrain.

La note remonte au 28 mars 1983, quatre jours après une conférence indignée de la Ligue des droits de l’homme et de l’avocat des Irlandais de Vincennes, Me Antoine Comte. Béatrice Vallaeys, dans Libération, a tiré de l’affaire, le 25 mars, un article acide quant aux pressions de l’exécutif sur l’appareil judiciaire et "la moutarde est montée au nez" de Gilles Ménage. Il a écrit au chef de la cellule, le commandant Prouteau : "Il faut que nous parlions de cette campagne de presse à propos des Irlandais qu’il ne faut pas laisser se développer. 1. Qui est la journaliste qui a écrit l’article, Béatrice Vallaeys ? 2. Il faut essayer de calmer la Licra -en fait la Ligue des droits de l’homme-. Je vais m’en occuper avec Jean-Claude Colliard -le directeur de cabinet-. 3. Il faut monter un dossier sur ce que vous savez des activités de ces trois "agneaux". 4. Il faut que l’on "s’occupe" sérieusement de l’avocat Me Comte. Merci de me parler de tous ces points."

Christian Prouteau a noté en marge : "Paul, me faire la synthèse de ce que l’on sait sur Plunkett -l’un des Irlandais- à propos de ton info" et a transmis le mot à Paul Barril, sans d’ailleurs en avoir la moindre nouvelle. "Barril, on l’appelait le courant d’air", indique le préfet Prouteau. L’ancien gendarme ne dit pas le contraire, il ne passe pas non plus souvent au procès.

Christian Prouteau indique avoir aussi inscrit " ? ! !" en face de Me Comte : il avait le sentiment de s’être suffisamment occupé de l’avocat, puisqu’il était déjà sous écoutes depuis le 1er février, au lendemain d’un article d’Edwy Plenel qui racontait dans Le Monde l’essentiel du montage de l’affaire des Irlandais.

Un exemplaire de la note a été retrouvé en 1997 dans les archives du préfet Prouteau, l’autre en novembre 1992 dans les colonnes de National Hebdo, un hebdomadaire d’extrême droite, mais quelqu’un a rajouté sur cet exemplaire "46" devant le point d’interrogation du préfet Prouteau. 46, c’est le code habituel des renseignements généraux pour les écoutes.

Gilles Ménage veut bien en convenir, la note n’était pas d’une habileté consommée, "mais elle n’était pas destinée à une si grande diffusion".

"Ce sont des directives, constate le président. Vous voyez où je veux en venir. - Vous voulez dire,sourit Gilles Ménage, est-ce que c’est moi qui dirigeais la cellule ? - Voilà. Et le commandant Prouteau exécute, heureusement ! - Donnant des directives, vous êtes un peu le manager, conclut le président. - J’ai donné des directives, peu souvent, à beaucoup de services de police, se débat Gilles Ménage. Je n’étais pas leur supérieur. Il n’y a pas de dépendance hiérarchique, mais une organisation avec des ramifications directes." Mais s’il faut "monter un dossier" sept mois après l’arrestation des Irlandais, insiste douloureusement le président, "ça veut dire qu’on n’a rien".

Me Comte aussi voudrait dire deux mots. "Les guillemets à "agneaux", je veux bien comprendre que c’est ironique, tempête l’avocat, mais à "s’occuper" sérieusement ? Ça fait froid dans le dos. Ce n’est pas seulement d’écoutes qu’il s’agit, M. Ménage. Ayez le courage de dire ce que vous avez en tête." Le haut fonctionnaire nie qu’il ait été question de chercher un moyen de discréditer l’avocat. "Ça n’est jamais arrivé. Ça n’a jamais été envisagé. Jamais."

Quant à la seconde écoute de l’avocat, de mars à juillet 1985, Louis Schweitzer, le directeur de cabinet du premier ministre, "a la conviction intime" que la cellule a délibérément fait obstacle à son pouvoir de contrôle. Me Comte a été écouté pour rendre service au Special Branch britannique, croit se souvenir le préfet Prouteau, pour savoir où étaient passés ses Irlandais. "Vous profitez de la ligne d’un avocat pour avoir des éléments sur ses clients, tonne le président. Vous vous rendez compte, au regard du secret professionnel ! C’est très grave ! Vous avez perdu tout repère sur les droits fondamentaux !"

Reste la question des pressions sur la justice. Christian Prouteau a reconnu, au vu de son agenda, qu’il connaissait bien Laurent Davenas, un magistrat du parquet avec qui "il avait des relations amicales". A l’époque, M. Davenas était le chef de la 8e section. Chargée de l’affaire des Irlandais de Vincennes.

"Il suivait toutes les procédures des Irlandais, a confirmé Antoine Comte. C’est lui qui a ouvert les trois informations judiciaires." "Et que pensez-vous de cette confusion des genres ?", a insisté Me Christine Courrégé, partie civile. "J’ai dit en 1983, lors de la conférence de presse, que cette affaire était sous influence. Ça me semble confirmer cette impression", a brièvement conclu Me Comte.


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