dimanche 22 octobre 2017

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Les entreprises et la Bourse face au terrorisme

Nessim Ait-Kacimi, les Echos

mardi 28 septembre 2010, sélectionné par Spyworld

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L’enlèvement récent de collaborateurs de Vinci, Areva ou Bourbon a rappelé aux entreprises que le terrorisme ne frappe pas seulement les Etats, armées et populations civiles. Les sociétés sont aussi visées, en tant que telles pour des motifs crapuleux (extorsion, chantage…) ou en tant que symboles d’un pays ou d’une politique nationale que les terroristes essayent d’infléchir. De grands groupes américains emblématiques comme McDonald’s ou Coca-Cola ont ainsi été frappés par des attentats qui essayaient d’atteindre, à travers eux, les Etats-Unis. Ce pays est le plus ciblé, suivi par les Pays-Bas, le Canada et le Royaume-Uni. C’est aussi vrai de l’industrie pétrolière (Royal Dutch Shell, BP…), en tête des secteurs les plus attaqués, suivie par l’alimentation, une industrie souvent dans le collimateur des activistes de la cause animale. Les groupes terroristes les plus actifs sont les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), le Sentier lumineux, Al-Qaida, les Tigres tamouls ou le Front de libération des animaux…

Dans une étude (1), deux universitaires ont tâché de mesurer les conséquences de la menace terroriste pour les sociétés cotées. Il en ressort qu’en moyenne, le titre d’une entreprise victime d’acte terroriste chute de 0,8 % le jour où elle est attaquée. Un recul qui peut s’expliquer de plusieurs façons : la société va devoir acquitter des coûts supplémentaires à l’avenir, notamment pour financer sa sécurité. Elle peut décider de renoncer à investir plus dans un pays dans lequel elle a été frappée voire s’en retirer progressivement. Dans certains cas, cette attaque peut être la première d’une longue série, l’entreprise étant ainsi désignée comme une cible de choix et bouc émissaire par un groupe terroriste. Toutefois, on observe que la réaction du marché semble s’at-ténuer dans le cas d’une société victime de tels actes de manière répétée. C’est ainsi davantage « l’attaque surprise » qui le contrarie et l’inquiète le plus.

Le recul du cours de la société est plus prononcé (- 1,12 %) lorsque c’est son « capital humain » qui est visé, comme lors de kidnappings de cadres ou de dirigeants, à l’issue longue et incertaine, ce que redoute par-dessus tout le marché. Mais l’impact est moindre quand il s’agit de la seule destruction du « capital physique », comme les bâtiments ou les infrastructures. Peu d’entreprises bénéficient des malheurs de leurs homologues ciblées par des attaques. Ce peut-être le cas de groupes spécialisés dans la sécurité, les investisseurs anticipant une hausse de leur carnet de commandes. Parfois, c’est le secteur pétrolier, car les tensions géopolitiques consécutives à un attentat peuvent faire grimper le cours de l’or noir. Les terroristes cherchent à donner un fort retentissement à leurs actions afin de faire monter les enchères dans les futures négociations. La baisse du titre est ainsi plus prononcée lorsque l’attentat a lieu dans un pays riche et démocratique, ce qui est moins courant, de l’ordre du quart des « attaques » recensées. La couverture médiatique d’un tel événement est plus importante et les opinions publiques y sont sans doute plus sensibles. Ce n’est toutefois pas pour autant que les investisseurs de pays en proie à un terrorisme endémique et récurrent développent une forme d’insensibilité au cours du temps. Exemple, Israël. Des chercheurs (2) ont étudié la réaction des marchés boursiers et des changes israéliens aux nombreux attentats qui ont frappé le pays. Leurs conclusions ? Ce sont les attaques suicide qui ont l’impact le plus durable sur ces marchés. Ces derniers n’ont pas développé une forme d’indifférence ou de détachement à l’égard de ces attentats, malgré leur recrudescence.

La « facture terroriste » a fortement augmenté dans le monde depuis 2004. Avec des conséquences financières pour les entreprises. Leurs coûts, directs (prime d’assurance, dépenses de sécurité…) et indirects (la hausse du pétrole accompagnant généralement un regain de tensions géopolitiques au Moyen-Orient…), liés au terrorisme ont augmenté de 1,6 % à 2,8 % des revenus des groupes américains entre 2001 et 2006, selon une étude de la Duke University. D’ailleurs, la présence de ces derniers dans les zones à risque a notablement progressé. Pour chaque entreprise du Standard & Poor’s 500 peut être calculée son exposition à la « terreur », bâtie en fonction de la présence de ses activités et filiales dans des pays qui ont été victimes d’attaques terroristes. Globalement, cet indice a fortement augmenté : il a été multiplié par 10 entre 1995 et 2005. Les sociétés qui affichent les scores les plus élevés sont généralement des groupes de taille plus importante que les autres, présents à l’international et orientés sur la croissance. Exemples : des sociétés opérant dans les services aux entreprises comme Deluxe Corporation ou Cendant, ou dans les télécommunications (Qualcomm) affichent des indices élevés. Or, un portefeuille composé des sociétés les plus exposées au terrorisme a une performance semblable à celle d’un portefeuille incluant des entreprises peu exposées. Le signe que les investisseurs ne sont aujourd’hui pas vraiment rémunérés, ou guère suffisamment, pour détenir des titres ayant un risque terroriste associé. Ce dernier est encore ignoré par le marché, qui a bien du mal à l’appréhender et à le mesurer. La raison ? Il est très difficile de lui assigner une probabilité fiable. En effet, les investisseurs peuvent au mieux essayer de bâtir un baromètre des tensions internationales et géopolitiques, un peu comme une sorte de plan Vigipirate, avec des degrés de danger croissant. L’imagination débridée des financiers étant ce qu’elle est, on ne peut toutefois pas exclure qu’il se crée des « Terror-Bonds », comme il existe déjà des « Cat-Bonds » (obligations catastrophe) pour se prémunir contre les accidents de la nature (tornade, typhon…). Les premiers offriraient une forme d’assurance contre la folie humaine et la terreur.

Nessim Aït-Kacimi est journaliste au sein du service Marchés des « Echos » (1) « Terrorism and the Stock Market », A. Karolyi, R. Martell, Ohio State University(2) « Financial Markets and Terrorism », R. Eldor, R. Melnick, Arison Business School


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