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Christoph Blocher accusé d’avoir une vision dépassée de la sécurité intérieure

Ron Hochuli, Berne, le Temps

lundi 23 janvier 2006, sélectionné par Spyworld

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Des voix s’élèvent au parlement et dans les milieux concernés. Elles reprochent au chef de Justice et police de laisser traîner d’urgentes réformes, notamment dans la réorganisation des services de renseignement.

« Le renseignement suisse ? Sans doute le secteur affichant le rapport coût/production le plus faible de toute l’administration. Il est non seulement faible, mais franchement pitoyable. Et il faudra attendre qu’un attentat fasse des morts en Suisse pour que ça bouge ! » Le verdict de ce spécialiste est sans appel. Et ce n’est pas la récente interception du fax égyptien sur la CIA par les services qui signifierait une amélioration : « Il s’agit d’un magnifique coup de chance, qui démontre au moins que les outils à disposition fonctionnent. Mais également que la qualité première, à savoir l’hermétisme en matière d’information, n’est pas remplie », poursuit-il. Bref, l’inefficacité du renseignement helvétique serait avérée et confirmée par une « réputation lamentable à l’étranger ». L’arrivée de Christoph Blocher à la tête du Département de justice et police (DFJP) n’aurait rien arrangé. Et les leçons de plusieurs dérapages n’auraient pas été tirées.

Exemple le plus célèbre ? L’affaire Achraf, du nom de ce présumé terroriste algérien recherché par l’Espagne et que la Suisse avait failli renvoyer dans son pays d’origine comme un simple délinquant en 2004, en raison d’un manque patent de coordination entre les organes compétents. Une affaire « parmi d’autres », selon les termes de la conseillère aux Etats Helen Leumann (PRD/LU), ancienne présidente de la Délégation des Commissions de gestion (DélCdG). Cet organe de surveillance parlementaire a finalement publié en décembre un condensé de son rapport d’enquête sur le cas Achraf pour tirer la sonnette d’alarme. Il appelle le Conseil fédéral à procéder de toute urgence à des réformes. Une série d’interventions parlementaires se sont succédé ces deux dernières années, formulant les mêmes exigences.

Jusqu’ici, ces requêtes sont, à peu de choses près, restées lettre morte. Le Conseil fédéral avait promis de rendre une évaluation sur la sécurité intérieure fin 2005. Il n’a pas tenu le délai. Et son message concernant la révision de la loi sur la sécurité intérieure (LMSI) devrait être présenté au cours des prochains mois. Mais, aux Chambres, ceux qui en attendent un renforcement réel des moyens de lutte contre le terrorisme, l’extrémisme violent, l’espionnage ou la prolifération des armes de destruction massive sont rares.

Pour l’heure, l’unique décision concrète prise par le collège gouvernemental concerne la création de « plateformes » destinées à garantir un échange d’informations entre les services de renseignement. Ces réunions ont lieu depuis plusieurs semaines. L’actuel président de la DélCdG, l’UDC zurichois Hans Hofmann, estime que le renseignement dispose aujourd’hui de bases « plus solides » pour collaborer. Cependant, il assure que « l’évolution sera surveillée de très près, pour vérifier que les progrès sont réels ».

Le conseiller aux Etats Urs Schwaller (PDC/FR) est moins optimiste : « Ces plateformes ne sont qu’un Ersatz insuffisant au poste de coordinateur des services de renseignement, supprimé en octobre dernier. » D’autres se montrent plus acerbes encore : « Le coordinateur faisait office de thermomètre indiquant de la fièvre. Il a suffi d’enlever le thermomètre pour certifier que la fièvre avait disparu. Désormais, on a beau réunir à intervalles réguliers les chefs des services concernés. Dans la logique de concurrence qui règne entre eux depuis des années, il est impossible de les forcer à collaborer. » D’après Barbara Haering (PS/ZH), c’est évident : ces plateformes n’ont été constituées que « pour gagner du temps ».

Pour beaucoup, le problème porte un nom : celui de Christoph Blocher. Les organes de la sécurité intérieure seraient la dernière priorité du ministre, loin derrière des sujets plus porteurs tels que la politique d’asile. Pour des motifs à la fois idéologiques et politiques. Le ministre est « un libéral dans l’âme. Il est fermement opposé à tout organe ou procédure trop intrusifs dans la vie des citoyens », expose un connaisseur du dossier. A ce titre, la prudence du chef du DFJP, qui a refusé en août dernier un projet élaboré par ses propres services comprenant entre autres une base légale autorisant des écoutes téléphoniques préventives, est largement saluée.

« Sur un plan moins honorable, le ministre a une vision arrêtée du rôle de la police au sens large, comparable à La Ronde de nuit de Rembrandt : de petits groupes d’agents qui patrouillent dans le noir pour s’assurer de la tranquillité d’un quartier dans une Suisse « hyper-neutre » et coupée du monde », poursuit cet observateur.

Le ministre négligerait l’existence même du crime organisé et de la criminalité économique. Il y verrait des concepts inventés par une gauche complotant contre la place financière et économique suisse.

Conséquence ? « Christoph Blocher craint un appareil policier fort et un activisme juridique qu’il juge périlleux », relève un parlementaire. En témoignerait la récente nomination de Michael Leupold à la tête de l’Office fédéral de la justice. Un homme décrit comme un sage administrateur mais pas comme une autorité reconnue dans le domaine du droit. « C’est symptomatique : le chef du DFJP est entouré de pions. Son objectif est clair : maintenir le statu quo et faire le moins de vagues possible dans ce domaine, avant de changer de département. »

Plaies ouvertes dans le renseignement

Ron Hochuli

« Le renseignement suisse ne mérite pas son nom. Les conditions nécessaires pour remplir ce mandat ne sont pas réunies », laisse entendre une source active au sein même des instances de sécurité. Et ce ne serait pas une question d’effectifs ou de moyens, comme cela a souvent été prétexté. La « guerre des polices » continue de faire rage, déplore-t-on à Berne. Il s’agit là d’interminables querelles entre le Service de renseignement stratégique (Département de la défense), le Service d’analyse et de prévention (Département de Justice et police) et le Centre politique de sécurité internationale (CPSI), du Département des affaires étrangères. Les brouilles autour des prérogatives des uns et des autres seraient à peine moindres avec la police fédérale, la police judiciaire fédérale et le Ministère public de la Confédération, eux aussi sous la tutelle du DFJP.

Des vues divergentes au Conseil fédéral

Samuel Schmid favorable à un grand département de la sécurité.

Ron Hochuli

« En situation de crise, la Délégation de sécurité du Conseil fédéral serait efficace. Mais elle est incapable de prendre l’initiative en vue de réformes en amont », constate-t-on dans l’entourage du gouvernement. Micheline Calmy-Rey, Samuel Schmid et Christoph Blocher, qui composent cette délégation, auraient des conceptions trop différentes de la sécurité. La ministre des Affaires étrangères encourage la mise sur pied d’un service de renseignement digne de ce nom. « Mais elle défend avant tout le développement d’instruments qui contribuent à la sécurité sur le plan international. Concrètement et appliquées à la Suisse, ses vues ne vont pas plus loin. Cela ne fait d’ailleurs pas partie de son cahier des charges », commente une source dans son département.

L’opposition entre le chef de la Défense et son homologue de Justice et police est plus fondamentale. Christoph Blocher semble satisfait de la concurrence qui règne entre les organes. Samuel Schmid, lui, manifeste un intérêt de longue date pour la création d’un Département de la sécurité, qui comprendrait non seulement l’armée, mais également la police fédérale et les différents services de renseignement.

C’est d’ailleurs la solution que privilégie la Délégation des commissions de gestion. Son président, le conseiller aux Etats Hans Hofmann confirme : « On ne peut plus distinguer, aujourd’hui, entre menaces intérieure et extérieure. Dès lors, une collaboration des plus étroites entre les organismes concernés s’impose. La solution idéale consisterait à fusionner les services de renseignement. » Evidemment, poursuit l’UDC zurichois, aucun conseiller fédéral ne souhaite voir sa sphère de compétences réduite. « Mais le gouvernement, et Christoph Blocher en tête, se doivent de prendre du recul. Et d’agir, enfin, avec le plus grand pragmatisme. »


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