dimanche 22 octobre 2017

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Les Chinois victimes d’espions français ?

Frédéric Abéla, Guillaume Atchouel, E. M. et Enrique Moreirea, LaDepeche.fr

vendredi 17 décembre 2010, sélectionné par Spyworld

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Les services secrets français auraient-ils tenté d’espionner le PDG d’une compagnie aérienne chinoise en visite à Toulouse ? Un mystérieux sac censé contenir du matériel d’enregistrement a été découvert dans la chambre d’hôtel du patron de China Eastern Airlines.

Quinze jours après la découverte de curieux intrus dans la suite d’un prestigieux hôtel toulousain réservé par le PDG de China Eastern Airlines, ce dossier classé sensible s’emballe. Un ultime rebondissement vient en effet de donner à cette affaire des airs de véritable roman d’espionnage.

Selon nos informations, les trois personnes surprises la main dans le sac, mardi 30 novembre, vers 19 heures, en train de fouiller dans les valises du responsable de la compagnie aérienne chinoise, Shaoyong Liu, seraient ni plus ni moins des membres des services secrets français. En plus d’un ordinateur portable, d’un lecteur DVD et des clés, un sac censé contenir du matériel d’enregistrement et de récupération de données a aussi été découvert par la délégation chinoise.

Celle-ci avait réservé neuf chambres, dont une suite présidentielle, dans le palace de luxe quatre étoiles situé place du Capitole, à Toulouse. Ce matériel de professionnel a été abandonné sur place par les trois agents présumés qui ont été surpris dans la suite du PDG, par un des membres de la délégation.

Bévue diplomatique

Très vite repartis, ces trois individus n’ont bien sûr pas laissé d’adresse. En revanche, les méthodes utilisées ainsi que le matériel sophistiqué retrouvé tendent à désigner des services d’espionnage français qui manifestement n’ont pas réussi leur coup.

Reste une question cruciale : pourquoi des agents des services secrets français s’intéresseraient-ils au contenu des bagages du PDG de China Eastern Airlines ? Une compagnie basée à Shangaï et qui possède une flotte de 200 avions dont de nombreux Airbus. Les projets de développement et de construction d’aéroports sur le sol chinois d’ici les 20 prochaines années aiguisent peut-être toutes les convoitises.

Arrivée à Toulouse, fin novembre, la délégation chinoise était en visite dans la Ville rose afin de visiter les installations d’Airbus. Ces dirigeants venaient de prendre possession de leur chambre d’hôtel, ce mardi 30 novembre.

Peu avant 19 heures, l’un des membres est retourné dans la chambre du PDG et c’est à ce moment-là que le trio suspect s’est fait piéger avant de filer à l’anglaise. Pas de vol, pas d’effraction, pas de dépôt de plainte. Judiciairement, l’affaire fait pschitt.

Les Chinois ont plié bagage durant la soirée se contentant d’exiger « une enquête » auprès des services de police. Mais diplomatiquement, ce qui ressemble fort à une bévue, risque de créer des tensions dans les hautes sphères politico-economiques chinoises et françaises. Reste une trace : la visite éclair de ces présumés espions français n’a pas échappé aux caméras de surveillance de l’hôtel de luxe.

Frédéric Abéla

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Des James Bond aux allures de simples salariés

Les espions ne sont pas toujours des James Bond affublés de gadgets extraordinaires. Non.Le succès de la plupart des opérations d’espionnage industriel repose sur la crédulité.

« Ces ingérences sont menées à l’encontre de petites et moyennes entreprises ou industries qui ne se protègent pas et n’imaginent pas être la cible de ce genre de piratage », explique Emmanuel Lehmann, auteur du Petit traité d’attaques subversives contre les entreprises. Elles deviennent alors des proies faciles. Une clef USB qui vous est remise lors d’un forum interentreprises avec un logiciel espion à l’intérieur, il ne reste plus alors aux indélicats qu’à s’introduire dans votre ordinateur.

Un faux entretien d’embauche pour vous interroger sur les activités de votre entreprise ou encore quelqu’un qui s’autorise à lire les dossiers sur lesquels vous travaillez pendant vos voyages en train. Mais la menace est parfois plus proche. Comme pour ce petit patron fabriquant des souvenirs. Lors d’un voyage en Chine, il découvre des contrefaçons de ses modèles. Les plans du moulage avaient été revendus par l’un de ses anciens employés.

E. M.

Si judiciairement l’affaire fait pschitt, elle pourrait avoir des conséquences sur les liens diplomatiques que tissent les deux pays.

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Le chiffre : 9

Chambres réservées >Dans l’hôtel de luxe. La délégation chinoise avait réservé neuf chambres, dont une suite présidentielle, dans l’hôtel de luxe quatre étoile de la place du Capitole, à Toulouse.

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Airbus : des procédures pour éviter le pillage

Airbus industrie adopte, bien évidemment, des protocoles pour éviter de se faire « piller » ses nouveautés et process industriels mais aussi afin de protéger ses bureaux d’études et l’avancée de ses négociations commerciales. Autant d’informations à même d’être convoitées par la concurrence.

« Nous avons mis sur pied des mesures de protection afin de protéger toutes ces données, indique un porte-parole de l’entreprise. Nous interdisons aussi à nos visiteurs de prendre des photos ». L’avionneur assure mettre d’importants moyens dans la protection « de sa matière grise et de ses systèmes informatiques pour éviter tout piratage ou intrusion dans ses réseaux. D’ailleurs, précise-t-il, aucun ordinateur ne contient toutes les données, tous les secrets industriels permettant la construction d’un avion ».

Les bureaux d’études, par exemple, sont dispatchés sur plusieurs sites « pour éviter une trop grande concentration d’informations sensibles en un même lieu », poursuit le porte-parole. De plus, « quasiment aucun employé n’a une vision générale du projet sur lequel il travaille. chacun œuvre sur une partie, jamais sur la totalité d’un programme ».

L’entreprise est donc, en quelque sorte, organisée comme un puzzle. Et puis, l’accès à la plupart des sites est sécurisé : « Nous avons des gardiens et il faut le plus souvent être badgé, c’est-à-dire connu, pour entrer dans l’un de nos sites ».

De nombreuses entreprises de la région comme Alstom et la Socata, deux autres fleurons de l’industrie mondiale implantés à Tarbes, adoptent eux aussi des protocoles visant à limiter les attaques extérieures d’espions. Il n’en demeure pas moins que parfois, la « taupe » fait partie de la maison.

Guillaume Atchouel

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« Une manière de faire la guerre »

Bernard Carayon, député-maire du Tarn, préside à l’Assemblée le groupe d’étude sur les politiques publiques d’intelligence économique.

Qu’est-ce que la guerre économique exactement ?

Il s’agit avant tout d’une guerre sans visage. Il s’agit pour les commanditaires d’actes d’espionnage industriel de voler des technologies mais aussi des idées ou des carnets d’adresses.

Quelle est l’ampleur de l’espionnage en France ?

Il est difficile de le savoir. Les entreprises sont généralement soucieuses de ne pas révéler ce genre d’affaire. Mais ce sont plus généralement les sous-traitants de grosses industries comme Airbus ou Thalès, mieux protégées, qui sont directement attaqués.

Les entreprises françaises pratiquent-elles l’espionnage ?

Pas vraiment, la France a plutôt une attitude défensive dans ce domaine. Contrairement aux Anglo-Saxons pour qui le commerce est, depuis le XIXe siècle, une manière de faire la guerre.

Comment peuvent-elles se protéger ?

La Direction centrale des renseignements intérieurs et la Direction de la protection et de la sécurité de la défense effectuent conjointement un travail de sensibilisation. Ces services offrent aussi des mesures de sécurité. Mais il y a des lacunes dans le système juridique. Je propose d’intégrer un amendement à la loi Loppsi2 pour renforcer le secret du droit des affaires. Nous espérons ainsi lutter contre les dérives suscitées par la course à la concurrence.

Recueilli par Enrique Moreirea


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