jeudi 14 décembre 2017

Accueil du site > Renseignement > International > Des Suisses au service de la CIA

Des Suisses au service de la CIA

Franck Weil-Rabaud, RFI

dimanche 26 décembre 2010, sélectionné par Spyworld

logo

La CIA a utilisé trois ingénieurs suisses pour infiltrer un trafic de matériel nucléaire mis en place par le scientifique pakistanais Abdul Qadeer Khan. Pour éviter que l’affaire ne s’ébruite, le gouvernement américain a ensuite fait pression sur la Suisse pour entraver l’enquête sur les activités de ces trois ingénieurs helvétiques. Une affaire qui sort aujourd’hui grâce à la ténacité d’un magistrat Andreas Muller.

L’histoire ressemble à s’y méprendre à un roman de John le Carré, le maître de la littérature d’espionnage. Sauf qu’elle est bien réelle et qu’elle pourrait déboucher sur un véritable scandale. Si l’on en croit le quotidien américain New- York Times, la CIA, le service de renseignements américain a utilisé trois ressortissants helvétiques, un père et son fils pour infiltrer un réseau de trafic de matière nucléaire lié au célèbre scientifique pakistanais Abdul Qadeer Khan. L’affaire aurait pu rester secrète sans l’obstination d’Andreas Müller. Ce juge fédéral suisse, à la suite d’une longue enquête a en effet recommandé la mise en examen de Friedrich Tinner et de ses deux fils Marco et Urs, pour violation de la loi helvétique sur le matériel de guerre

Prolifération nucléaire

Au cœur de ce dossier figure un homme, AQ Khan. Le père de la bombe atomique pakistanaise a contribué depuis les années 70 à fournir les éléments techniques nécessaires à la fabrication d’armes nucléaires à des pays comme la Libye, la Corée du Nord ou l’Iran. Placé en résidence surveillée à partir de 2004, il a retrouvé sa liberté de mouvement après une décision de la haute cour pakistanaise en février 2009. Une décision qui a provoqué à l’époque une vive réaction du gouvernement américain. Ce dernier estime que le scientifique pakistanais constitue toujours « une sérieuse menace en matière de prolifération nucléaire ».

C’est dans l’exportation du savoir-faire pakistanais que sont intervenus les trois membres de la famille Tinner. Ingénieurs de formation, ils auraient selon le juge Müller fourni leur expertise à Abdul Qadeer Khan. Plus grave, ils sont accusés d’avoir su dès 1998, que l’uranium enrichi au Pakistan servait à un usage militaire. A cette étape de l’histoire, Friedrich, Marco et Urs Tinner apparaissent comme de simples ingénieurs ayant, pour des raisons d’argent, décidé de collaborer avec le chercheur pakistanais.

Des taupes américaines

Mais si l’affaire faut aujourd’hui grand bruit, c’est que les trois membres de la famille Tinner s’avèrent être des collaborateurs de la Central Intelligence Agency, le service de renseignements extérieurs américain. Là encore en échange d’une rétribution financière, ils auraient accepté de fournir des informations sur le réseau mise en place par Abdul Qadeer Khan. Ils auraient également permis de saboter une partie du matériel fournit à des Etats considérés comme terroristes par le gouvernement américain. L’enquête de la justice suisse permet de découvrir que pour éviter que l’implication de la CIA ne soit révélée, l’administration américaine a fait pression sur le gouvernement suisse pour freiner les investigations. Et ce avec succès si l’on en croit le juge Andreas Muller.

Lors d’une conférence de presse jeudi à Berne, le magistrat a affirmé que « le gouvernement est intervenu massivement dans le cours de la justice en ordonnant la destruction de moyens de preuves pour une enquête en cours et en interdisant à la police judiciaire fédérale de collaborer avec les enquêteurs ». Une attitude inacceptable car comme le souligne le juge fédéral « une démocratie sans séparation des pouvoirs n’est plus une démocratie ».

Arrêtés en 2004, les trois accusés sont aujourd’hui en liberté. Le ministère public de la Confédération, équivalent suisse du procureur général doit désormais statuer sur la demande d’inculpation présenté par le juge Andreas Müller. Pour ce faire « nous allons étudier le rapport de 174 pages et décider des suites à lui donner ». Quoi qu’il en soit, l’image du gouvernement helvétique pourrait être durablement ternie par cette affaire.


Envoyer : Newsletter Imprimer : Imprimer Format PDF : Enregistrer au format PDF PartagerPartager :

1 Message