lundi 23 octobre 2017

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Métier d’espions, comme dans James Bond ?

Jessica Gourdon, Letudiant.fr

mercredi 16 février 2011, sélectionné par Spyworld

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Qui ne s’est pas rêvé « agent secret » comme dans les films ? Parcourir la planète, recueillir des informations confidentielles, déjouer des attentats, espionner l’ennemi... Ces métiers existent-ils vraiment ? Comment devenir agent secret ? Enquête sur les métiers du renseignement d’Etat et confrontation d’idées reçues avec la réalité des experts de la DGSE.

Métier d’espion : au cœur du quartier général

Boulevard Mortier, dans le XXe arrondissement de Paris. Dans ce quartier animé et populaire qui borde le périphérique, un long mur hostile rehaussé d’un grillage longe la chaussée défoncée par des travaux. Au milieu se détache une porte vitrée moderne et totalement anonyme. Pas de doute, vous êtes bien au quartier général de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure), surnommée « La centrale ». Autrement dit : les services secrets de l’Etat, notre CIA à nous.

La DGSE, 4.500 personnes

Pour pénétrer dans cet ensemble de bâtiments hyper sécurisés, mieux vaut montrer patte blanche. Tous les téléphones portables des visiteurs sont consignés par des gardes postés à l’entrée, de même que leurs appareils photos et papiers d’identité. Après avoir franchi le détecteur de métaux, on ressort dans une vaste cour intérieure où se mêlent immeubles de briques du XIXe siècle et annexes plus modernes, entourés par diverses antennes et paraboles.

C’est dans ces bureaux que travaille une bonne partie des 4.500 agents de l’Etat rattachés à la DGSE. Des services qui officient dans le secret, sous l’autorité du président de la République, du Premier Ministre et du ministre de la Défense. Leur mission : recueillir et analyser, souvent de façon clandestine, des informations. L’enjeu : assurer la sécurité du pays, prévenir les actes de terrorisme, contribuer à la libération d’otages, contrer la prolifération nucléaire... En utilisant divers outils, des plus classiques (des espions sur le terrain) aux plus sophistiqués (images satellitaires, photographies aériennes…).

Les coulisses de notre reportage

Pour le reportage de L’Etudiant, tout a été très balisé. Pas question de se promener au hasard dans les couloirs : nous n’avons eu le droit de rencontrer que certaines personnes sélectionnées par la direction, dans une salle de réunion. Sur les photos, aucun visage ne peut apparaître, par souci de confidentialité. De même, les agents que nous avons interrogés n’ont pas eu la possibilité d’évoquer de manière précise leurs activités quotidiennes : de nombreuses questions ont été qualifiées d’« off the record ». Pourtant, après plusieurs heures passées à leurs côtés, nous pouvons confronter la réalité de leur métier avec plusieurs idées reçues véhiculées dans les innombrables films et séries qui leur sont consacrés, de la sélection des agents au danger de leurs missions, ou le secret auquel ils sont tenus.

Le fonctionnement de la DGSE

La DGSE est divisée en plusieurs directions.
- La première est celle du renseignement : c’est là que sont recueillies et analysées les informations secrètes sur les zones sensibles (le Moyen et le Proche-orient, certains pays d’Afrique ou d’Asie orientale).
- A côté, une direction est dédiée aux opérations sur le terrain et aux actions clandestines. Ce sont souvent des militaires qui les assurent.
- La direction technique rassemble les effectifs les plus importants : spécialistes de l’imagerie satellitaire, des télécommunications, des informaticiens. Leur mission : « pirater » les systèmes d’informations de certaines cibles, intercepter des communications, réaliser des images satellitaires. Ils sont aidés par des linguistes et des traducteurs, ou spécialistes des langues parlées dans les zones de crise.
- La direction de la stratégie transmet et suit les commandes des interlocuteurs de la DGSE (notamment le ministère des Affaires étrangères). Enfin, une direction s’occupe de tout l’aspect administratif : ressources humaines, budget, contrôle de gestion.

Idée reçue n°1 : devenir espion, une mission impossible - FAUX

Pour devenir espion, nul besoin d’être doté d’un physique d’athlète à la James Bond et du QI d’Einstein. Environ 4500 personnes travaillent à la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) : des ingénieurs, des linguistes, des analystes, des informaticiens, des assistants administratifs… Pour avoir sa place au cœur de "La centrale", il faut impérativement posséder la nationalité française et seulement celle-ci, et passer au travers de « l’enquête sécurité » de la DGSE. "Nous interrogeons la personne sur ses loisirs, son environnement familial, afin de voir s’il n’y a pas de conflit d’intérêt possible et si la personne n’a, par exemple, pas d’addiction qui pourrait la rendre trop influençable", explique Rémy G., chef du service "ressources humaines".

Vaste plan de recrutement 2009-2015

Si ces métiers vous tentent, le moment est propice. La DGSE a initié en 2009 un vaste plan de recrutement de 690 personnes, qui devrait s’achever en 2015. L’enjeu : mettre la direction au niveau des meilleurs services secrets européens. Ainsi, la direction prévoit d’embaucher 300 ingénieurs. "Nous allons aussi recruter des jeunes diplômés, avec ou sans expérience, spécialisés dans la biologie, la chimie, le nucléaire, les mathématiques, les langues rares", décrit le chargé de communication de la DGSE. "Nous souhaiterions aussi avoir davantage de bac+2, par exemple titulaires de DUT en télécommunications ou en documentation, afin de venir en appui de nos cadres", ajoute-t-il.

Pour faire partie des élus, vous devez commencer par envoyer un CV et une lettre de motivation par courrier au ministère de la Défense. Si vous terminez vos études, le meilleur moyen est de postuler à un stage : en 2010, la DGSE a accepté 86 stagiaires bac+5 (profils scientifiques), pour 425 demandes. Les stages durent 5 ou 6 mois (de janvier à juin, en général), et sont rémunérés 1.300 € par mois. A la fin, un jeune sur deux a été embauché, pour 35.000 € par an. "Les autres arrivent très bien à vendre cette expérience auprès d’autres entreprises", remarque Patrice C., chef du service de la gestion des emplois.

Un sélectif concours de délégués

A côté de ces profils, la DGSE recrute, comme toutes les autres administrations, par concours. En haut de la pyramide figure celui de délégué (catégorie A). C’est celui qu’a décroché Pierre en 2005, au terme d’un long parcours d’études : bac ES, licence de droit à Paris II, master à Sciences po, puis 2 ans de "prépa concours", toujours à Sciences po. Il était ainsi armé pour réussir des épreuves exigeantes, qui mêlent droit public, finances publiques, questions européennes, questions internationales, anglais (une seconde langue peut être passée en option), et un oral.

Car à l’arrivée, la sélection est rude : on compte environ 15 admis par an, pour 250 candidats. "La plupart sont issus d’Instituts d’études politiques ou de masters universitaires en droit, relations internationales, ou histoire", relève Rémy G. La clé pour réussir ? Bûcher ses matières fondamentales "et se tenir très au courant de l’actualité internationale, d’un point de vue économique et politique", affirme Pierre.

Les admis débutent souvent comme "exploitants analystes" au sein de la direction du renseignement, à Paris : chargés d’une zone, ils écrivent des rapports en confrontant toutes sortes de données recueillies sur le terrain par des "sources". Le salaire de départ tourne autour de 30.000 € par an.

Secrétaire administratif : à votre portée ?

Le concours de secrétaire administratif spécialisé (catégorie B) est plus accessible, même s’il n’admet lui aussi qu’une quinzaine de personnes par an. Magali, 24 ans, a réussi ces épreuves en 2009, après un bac L et 5 ans de langues orientales à l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales). Au menu du concours : une analyse de documents, des questions sur une spécialité choisie par le candidat (administration, comptabilité, géopolitique ou langue), et un oral généraliste. "La majorité des reçus ont le même profil que ceux qui réussissent le concours de catégorie A. D’ailleurs, s’ils le souhaitent, ils peuvent ensuite passer ce concours en interne", note Patrice C.

Les admis exercent ensuite des fonctions d’assistant analyste, traducteur, responsable de marchés publics, pour des salaires qui tournent autour de 22.000 € par an. Magali a par exemple obtenu un poste à la direction technique : chargée d’une zone géographique, elle doit déterminer quelles communications doivent être interceptées.

D’autres concours

Enfin, il existe plusieurs concours ciblant les profils scientifiques. Le concours d’inspecteur (catégorie A) vise particulièrement les ingénieurs et les diplômés de masters scientifiques. Celui de contrôleur spécialisé (catégorie B) admet les mêmes profils, mais avec des postes moins élevés dans la hiérarchie. Enfin, il existe un concours d’adjoint administratif (catégorie C), pour des postes d’assistants (rémunérés 19.000 € par an), sachant que la plupart des admis ont un niveau bac+3 ou bac+4.

Pour travailler sur le terrain :

Les actions "terrain" sont avant tout réservées à des militaires très expérimentés, qui ont exercé des fonctions de commandement. Si tel est votre rêve, dirigez vous vers les écoles de Saint-Cyr Coetquidan, qui forment des officiers de l’armée de terre.

Adresses utiles :
- Un site pour se renseigner sur les concours (A, B, C)
- Un site pour se renseigner sur les stages
- Un site pour se renseigner sur le recrutement de contractuels
- L’annuaire des concours de la fonction publique sur letudiant.fr

Idée reçue n°2 : les espions flirtent en permanence avec le danger - VRAI ET FAUX

Les sujets abordés par Pierre dans son travail quotidien sont ultra-sensibles. Affecté dans un service spécialisé en contre-terrorisme, cet homme de 30 ans traite de dossiers "chauds" : prise d’otages, détection de projets d’attentats ou de détournements de navires, anticipation de déclarations de guerre… "Je suis chargé d’une zone précise : j’oriente nos sources sur place, je recoupe les informations officielles et secrètes, je fais des synthèses à partir d’interceptions de communications ou d’images clandestines", décrit-il. "Ce qui est sûr, c’est que c’est un travail qui change tous les jours, absolument pas routinier. J’arrive le matin, et je ne sais absolument pas ce qui va me tomber dessus dans la journée", remarque-t-il.

Pas personnellement en danger

Pierre l’assure : "Je ne suis pas personnellement en danger, j’agis depuis mon bureau à Paris et je n’ai jamais eu à prendre de risque démesuré". Il poursuit, en souriant : "Il faut démystifier le métier, je ne suis jamais parti faire des descentes en hélico en Afghanistan ou d’autres opérations commandos de ce genre". Sa vie ressemble à celle d’un jeune fonctionnaire d’administration. "On ne demande pas à nos agents de changer d’itinéraire tous les jours ou de vérifier s’ils ne sont pas suivis dans le métro, cette époque est terminée !", dit Patrice C, chef du service de la gestion des emplois.

Certains agents de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) sont davantage exposés au danger. C’est notamment le cas de ceux qui travaillent directement sur le terrain. Rattachés à la "Direction des opérations", ces personnes sont généralement des militaires très expérimentés, mais aussi des civils qui ont une longue expérience de « la centrale ». Ils agissent dans l’ombre, en toute discrétion pour recueillir des données confidentielles.

Idée reçue n°3 : les agents de la DGSE passent leur temps à l’étranger - FAUX

La plupart des agents de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) travaillent depuis leurs bureaux, à Paris. C’est le cas d’Anne-Sophie, 31 ans, embauchée en 2003 après des études de mathématiques et un master de cryptologie à l’université. Après deux CDD de 3 ans, elle est aujourd’hui en CDI. A la tête d’une petite équipe, son travail consiste à "casser" des codes chiffrés afin d’intercepter des communications téléphoniques, des mails ou d’autres types de correspondances dans le cadre du contre-terrorisme. Ses journées se déroulent devant plusieurs écrans, à la recherche d’algorithmes ou de combinaisons permettant de "démoduler" des signaux.

Des agents envoyés dans une ambassade

Les fonctionnaires de la DGSE ont la possibilité, dans leur carrière, de partir quelques années à l’étranger. C’est le souhait de Pierre, et aussi celui de Magali, entrés tous les deux par concours. "Nos agents sont rattachés à une ambassade pour une période de 3 ans", explique le chargé de communication. Sur place, Pierre et Magali pourront respectivement devenir « officiers traitants », chargés de coordonner et d’orienter les sources locales, ou « assistant officier traitant », afin de piloter tous les aspects de logistique (gestion des voiture, du matériel) et de transmission des informations.

Enfin, quelques agents sont directement sur le terrain à l’étranger, en tant qu’"espions" au sens premier du terme. Mais il faut pour cela de longues années d’expériences de la maison !

Idée reçue n°4 : les espions ne peuvent pas parler de leur métier - VRAI

Les agents de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure) ont-ils une "double vie", comme dans le film "Mr and Mrs Smith" ? Non, mais ils sont tenus à une certaine confidentialité, pour des questions de sécurité. Ils doivent respecter quelques règles : ne pas divulguer les noms de leur collègues, ne pas ramener un document de travail à la maison, ne pas parler de leur travail quotidien à l’extérieur, et éviter de dire qui est leur employeur.

"Seuls mon mari, ma sœur et mon père sont au courant que je suis en poste à la DGSE, explique Anne-Sophie. Pour mes amis et mon entourage, je suis fonctionnaire au ministère de la Défense, c’est tout. Je ne l’ai même pas dit à ma mère, car je sais qu’elle a du mal à tenir sa langue !".

Discrétion demandée

De son côté, Magali, entrée en 2009, a opté pour une option plus radicale : "Je n’ai dit à personne ce que je fais, ni pour qui je travaille". Quant à Pierre, il a aussi décidé d’informer certains proches et pas d’autres : "Même parmi ceux qui savent, personne n’est au courant que je m’occupe précisément du contre-terrorisme".

"Chacun adapte son propre niveau de sécurité", résume Patrice C., chef du service de la gestion des emplois. Dans tous les cas, les 3 jeunes agents interrogés l’assurent : cette situation n’est pas pesante. "On s’en accommode très bien", assure Pierre. Cela fait sans doute partie du mystère qui entoure la profession.


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