vendredi 15 décembre 2017

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« La Suisse doit exporter son savoir en matière de sécurité et de paix »

Valérie de Graffenried, le Temps

lundi 30 janvier 2006, sélectionné par Spyworld

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Adaptation de l’armée, gestion des services secrets, place des femmes : des thèmes chers à la conseillère nationale Barbara Haering.

Femme de poigne, la socialiste Barbara Haering préside depuis le 1er janvier la Commission de la politique de sécurité du Conseil national. C’est en élaborant un programme précis des dossiers qui occuperont sa commission en 2006/2007 que celle que certains voient déjà au Conseil fédéral pour remplacer Moritz Leuenberger a décidé d’entamer l’année.

Le Temps : Qu’une présidente de commission présente un programme détaillé des dossiers à traiter est plutôt inhabituel...

Barbara Haering : Effectivement. Cette planification correspond à ma manière de travailler. J’ai soumis fin novembre un questionnaire aux membres de ma commission avec plusieurs thèmes. Cette démarche a plu. Les commissions parlementaires travaillent d’habitude en « réagissant » aux décisions prises par le Conseil fédéral. Nous devons nous montrer plus énergiques. Notre commission pourrait par exemple contribuer au déblocage du débat sur la sécurité si nous nous montrons plus actifs. Nos priorités ? Définir les perspectives stratégiques de l’armée et de la politique de sécurité.

- Vous voulez aussi revoir le processus de l’acquisition d’armements...

- Oui. Je trouve faux de mener le débat sur le développement de l’armée dans le cadre de celui sur l’acquisition d’armements. Pour moi, il faut définir la stratégie de l’armée avant de se prononcer sur du nouveau matériel. Voilà pourquoi j’ai trouvé tout le débat politique autour de l’acquisition de nouveaux hélicoptères frustrant.

- Vous allez également empoigner le thème de la coordination des services de renseignement. Que préconisez-vous pour éviter les dysfonctionnements et cafouillages apparus ces derniers temps ?

- Le problème des fuites existe dans tous les systèmes. Je ne peux donc pas dire que celle du fax égyptien publié par le SonntagsBlick et qui mentionne l’existence de prisons secrètes de la CIA en Europe est révélatrice du manque de professionnalisme de nos services de renseignement. Cette fuite peut par contre indiquer une faiblesse au niveau de la gestion politique. Le pire serait qu’un collaborateur des services ait décidé de donner le document à un journal uniquement parce qu’il estime que les informations transmises au Conseil fédéral n’ont pas eu de conséquences. En clair : je plaide pour un renforcement de la gestion politique des services de renseignement, au niveau de la coordination des tâches et de l’analyse globale des données. La recherche d’informations doit, elle, continuer à se faire séparément.

- Sur l’affaire des prisons secrètes, vous disiez il y a quelques jours que la Suisse devrait intervenir auprès de l’ONU. Avez-vous fait marche arrière depuis ?

- Pas du tout ! C’est une idée que je soutiens à titre personnel, mais qui n’a pas été discutée en commission. Je pense que les principes démocratiques et de droit humanitaire doivent également être appliqués dans la lutte contre le terrorisme. Le Conseil de sécurité de l’ONU, qui veille à ces principes, doit donc à mon avis être saisi si un de ses membres, en l’occurrence les Etats-Unis, ne les applique pas.

- Revenons à l’évolution de l’armée. A quoi ressemblera-t-elle dans dix ans ?

- Nous n’avons quasiment plus de risques à nos frontières, or 98% du budget de l’armée est toujours attribué à la défense des frontières. Nous devrions consacrer davantage de nos ressources à nos engagements à l’étranger. Un récent rapport élaboré sous mandat d’un réseau onusien pour la « sécurité humaine » dont fait partie la Suisse démontre que les engagements de la communauté internationale ont permis de réduire massivement les risques de génocides et de conflits intérieurs. La Suisse devrait donc exporter son savoir en matière de sécurité et de paix. Je parle d’engagements de troupes militaires ou de polices, mais surtout d’engagements civils. Le Département des affaires étrangères est d’ailleurs en train d’élaborer une nouvelle stratégie de politique de maintien de la paix, en réponse à un postulat que j’ai déposé il y a cinq ans. - Vous préconisez les engagements civils alors que la question de l’envoi de soldats armés en Irak, pour protéger nos diplomates à la place d’une entreprise de sécurité sud-africaine sulfureuse, s’est posée il y a plusieurs mois. Et vous n’étiez pas contre ce scénario. - Juste. Parce que ces soldats suisses auraient été encadrés grâce aux deux centres basés à Genève, celui « pour le contrôle démocratique des forces armées » et le Centre de politique de sécurité internationale. Et je ne suis pas persuadée que des sociétés de sécurité privée étrangères comme MTS soient soumises à un tel contrôle démocratique... Le Conseil fédéral est justement en train de préparer une ordonnance pour réglementer l’envoi de soldats suisses à l’étranger. Mais il s’agit plutôt de cadrer des missions comme celles que nous avons eues au Kosovo. L’exemple irakien que vous citez ne risque pas de se produire souvent. - Etes-vous favorable à ce que la Suisse forme des officiers étrangers issus de pays vers lesquels elle refuse d’exporter des armes ? - Tout dépend du type de formation prévue. S’il s’agit de sensibiliser des officiers de pays en transition aux principes démocratiques et humanitaires, grâce aux centres de Genève, j’y suis évidemment favorable. - Dans votre programme 2006/2007 ne figure pas l’examen du rapport final du Fonds national sur les relations troubles entre la Suisse et le régime de l’apartheid. Une décision qui, comme socialiste, vous fait enrager ? - Je ne dirais pas qu’elle me fait enrager. Mais, oui, j’ai évidemment voté pour l’examen de ce rapport. Je suis bien consciente que, comme socialiste, je dirigerai souvent cette commission en étant minorisée. - En dehors des dossiers à l’ordre du jour de vos séances, vous voulez sensibiliser votre commission sur la place des femmes dans le domaine de la sécurité... - Oui, et de plusieurs façons. Les conflits ont considérablement changé : durant la Première Guerre mondiale, 90% des victimes étaient des soldats, alors que lors de la guerre des Balkans, 90% des victimes étaient des civils. Les femmes sont donc davantage impliquées dans les conflits. Comme victimes et comme actrices. Ensuite, l’initiative « 100 femmes pour le Prix Nobel de la paix » l’a démontré, les femmes sont bien actives dans les différents processus de paix, mais souvent seulement au niveau le plus bas. Troisième point : l’engagement de troupes internationales prétérite souvent la situation des femmes. Elles se font instrumentaliser, subissent des sévices sexuels. Surtout de la part de policiers. Ils ont plus de liberté et d’argent que les militaires. Et puis, si l’on parle de sécurité de façon plus globale, on constate qu’il y a davantage de femmes entre 15 et 44 ans qui meurent d’actes violents, que de cancers ou de malaria. Je veux aborder tous ces points. En matière de politique de sécurité, l’aspect « femmes » ne peut être écarté. - Vous êtes d’ailleurs à l’origine de plusieurs initiatives originales... - J’ai l’intention de construire un réseau regroupant les femmes à la tête de commissions de sécurité. Parmi les 55 pays membres de l’OSCE, il n’y a pour l’instant que trois pays dont les commissions sont dirigées par des femmes : la Suisse, l’Allemagne et les Pays-Bas. Mardi, j’ai obtenu le feu vert que j’attendais depuis longtemps pour organiser un podium sur ce thème au sein de l’ONU, dans le cadre de la 50e réunion sur la promotion des femmes qui se tiendra le 27 février prochain. Et puis, le Conseil fédéral a accepté mon idée d’élaborer une stratégie nationale pour mettre en œuvre la résolution 1325 du Conseil de sécurité de l’ONU sur les femmes. - Et si vous militiez aussi pour une plus forte présence féminine au Conseil fédéral : vous êtes la candidate idéale pour succéder à Moritz Leuenberger, non ? - (Rires.) Merci pour le compliment ! - Cela signifie que vous vous préparez à endosser ce rôle ? - Je vous ai donné ma réponse...

Une Zurichoise de Montréal

Valérie de Graffenried

Zurichoise née à Montréal, Barbara Haering, 52 ans, siège au Conseil national depuis 1990. Cette mère d’une fille de 18 ans et compagne du professeur Jacques Picard a présidé, avant la Commission de politique de sécurité, celle de la science, de l’éducation et de la culture. Titulaire d’un doctorat en sciences naturelles et d’un diplôme en aménagement du territoire, Barbara Haering a fait ses études à l’EPFZ. Secrétaire générale du PS en 1997 et 1998, elle démissionne pour cause de mésentente avec la présidente Ursula Koch. Elle dirige actuellement econcept AG à Zurich, un bureau de conseil en gestion publique. Barbara Haering est par ailleurs vice-présidente de l’assemblée parlementaire de l’OSCE. En juin 2005, elle a été élue présidente du conseil de fondation de l’Institut de hautes études en administration publique, à Lausanne. Ses hobbies ? La musique classique et la danse. « Et si j’avais plus de temps, je me mettrais à nouveau à chanter dans les chorales. »


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