mardi 21 novembre 2017

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Washington renonce à prendre ses distances avec Islamabad

Isabelle Lasserre, le Figaro

jeudi 9 juin 2011, sélectionné par Spyworld

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Malgré la défiance qui assombrit leurs relations depuis la mort de Ben Laden, les deux pays sont sur le point de créer une équipe conjointe de renseignements.

Les États-Unis et le Pakistan vont créer une équipe conjointe spécialisée dans le renseignement, destinée à traquer et éliminer les principaux djihadistes qui déstabilisent la région. En tête de liste de ce groupe qui sera composé d’agents de la CIA et de l’ISI, les services secrets américains et pakistanais, figurent le mollah Omar, l’adjoint de Ben Laden Zawahiri, et le chef des talibans pour l’est de l’Afghanistan, Haqqani.

La mort de Ben Laden, tué par des commandos américains le 2 mai au Pakistan, a créé une opportunité unique de remettre à plat les tumultueuses relations qui unissent Washington et Islamabad dans la lutte contre le terrorisme depuis le 11 septembre 2001. En théorie du moins. Car malgré l’affichage très chargé en symboles de cette coopération entre agences de renseignements, la tension entre les deux capitales, un mois après la mort de Ben Laden, n’est pas retombée.

Humiliation

Au Pakistan, les militaires, surtout les jeunes officiers qui n’ont pas effectué de formation dans les écoles anglo-saxonnes, n’ont toujours pas digéré l’humiliation que leur a fait subir l’allié américain en envoyant ses commandos sans prévenir les autorités locales. « Le Pakistan se demande pourquoi les Américains sont venus tuer Ben Laden chez eux. Et les États-Unis se demandent pourquoi Ben Laden se trouvait depuis si longtemps à Abbottabad », résume Rahul Roy-Chaudhury, spécialiste de l’Institut international pour les études stratégiques (IISS), en marge d’un sommet consacré aux questions de sécurité en Asie, le Shangri-La Dialogue.

Du point de vue américain, le fait que le chef d’al-Qaida ait pu vivre à moins de deux heures d’Islamabad, près d’une base militaire qui pourrait être le Saint-Cyr local, a fait germer de nouvelles inquiétudes sur les capacités des responsables pakistanais à protéger leurs armes nucléaires. « Les États-Unis redoutent que des matériaux nucléaires finissent par tomber aux mains des militants d’al-Qaida. De son côté, le Pakistan a peur que les Américains tentent de s’emparer de leurs têtes nucléaires », explique Mark Fitzpatrick, spécialiste des questions de prolifération à l’IISS.

Malgré la défiance qui caractérise désormais les relations entre les deux pays, les États-Unis sont peu à peu contraints de mettre de l’eau dans leur vin et auraient renoncé à tapper du poing sur la table. « Washington ne peut pas se permettre de laisser le Pakistan imploser, tomber aux mains des djihadistes et les attentats se multiplier », explique Rahul Roy-Chaudhury. Le chef d’état-major américain, Michael Mullen, l’a dit ainsi : « Nous ne vivons pas dans un monde où nous pouvons nous permettre de nous désengager d’endroits comme celui-là. »

Consensus de façade

La recherche d’un règlement politique en Afghanistan, basé sur des négociations avec les talibans, ne peut en outre se faire sans une implication du Pakistan. Robert Gates ne l’avait jamais dit aussi clairement qu’à Singapour : les pressions sur les talibans peuvent mener à de « réelles opportunités » pour des négociations de paix avec les talibans. « Tous les conflits de ce type s’achèvent finalement par une forme d’accord politique », a affirmé le haut responsable à l’occasion de son dernier déplacement en tant que chef du Pentagone. À Washington, la mort de Ben Laden est considérée comme une occasion nouvelle de favoriser le processus de réconciliation avec les talibans. Des discussions auraient été ouvertes avec les rebelles afghans en Allemagne et au Qatar. Encore faut-il, prévient Gates, que les talibans acceptent de rompre avec al-Qaida, de rendre les armes et de se soumettre à la constitution locale. Le consensus de façade qui unit Washington et Islamabad sur la nécessité de terminer la guerre cache en réalité une différence d’approche, les deux capitales n’ayant pas la même conception de la réintégration des talibans. Islamabad milite en effet pour que les réseaux Haqqani, liés à al-Qaida et qui opèrent depuis les Zones tribales du Pakistan, soient intégrés dans le processus…

Vitale pour le succès en Afghanistan mais desservie par la faiblesse du leadership pakistanais, la relation entre Washington et Islamabad, regrettent les experts, est en train de redevenir ce qu’elle était avant la mort la mort de Ben Laden. En visite à Islamabad, la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton, a affirmé qu’il fallait « tourner la page » des « malentendus et des erreurs de communication » entre les deux pays. « Malgré la création de l’équipe conjointe de renseignements, les Américains, qui ne peuvent plus faire confiance aux Pakistanais, continueront sans doute à travailler seuls », estime le site de réflexion Stratfor. Pour les spécialistes, il s’agit d’ores et déjà d’une occasion manquée de repartir de zéro.


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